Un Virus  qui ne nous a guère contaminés…

En décembre 1980, il y a donc pratiquement 40 ans, les éditions du Fromage (qui publiaient déjà L’Écho des savanes) lançaient un nouveau mensuel BD intitulé Virus  ! Rempli majoritairement de bandes dessinées d’origine espagnole (dont la série « Tequila Bang » d’Alfonso Font et Víctor Mora), cet étonnant magazine proposait aussi la réédition d’une sulfureuse série pop’art (« Pravda la survireuse » de Guy Peellaert), laquelle trônait en couverture du premier numéro, et quelques productions éparses de noms connus comme Jean-Claude Claeys, Carlos Giménez, Jean-Michel Charlier… Hélas, cela ne permit pas de fidéliser un lectorat suffisant et le Virus ne se diffusa que le temps de cinq numéros…

Pub pour virus dans L’Écho des savanes.

Il faut dire que, vu le contexte (temps de crise, comme on disait à l’époque), le pari était plutôt risqué.

D’ailleurs, le directeur de la publication (Siegfried Salvi) ne cachait pas ses appréhensions ni son enthousiasme, d’ailleurs, dans son éditorial du n° 1 : « Un nouveau mensuel ? – Tu es fou ! De bandes dessinées – Tu es fou. Tu ne sais donc pas qu’il y a une crise économique, sociale, morale, culturelle, etc. – Oui, je le sais. Et tu n’as pas peur ? Oui, j’ai peur. Mais plus on est de fous, plus on rit. Et en ces temps que nous vivons, rire c’est comme qui dirait une action civique, morale, et salvatrice, bien que réconfortante. »

Pourtant, ce magazine au format classique de 27,5 x 20,5 cm, de 84 pages principalement en noir et blanc (dont le tirage annoncé était quand même de 55 000 exemplaires), ne manquait pas d’atouts : ne serait-ce qu’au niveau de ces rédacteurs (plus ou moins) impliqués, comme le rédacteur en chef Serge Rosenzweig et des gens comme Claude Gendrot (aujourd’hui responsable littéraire chez Futuropolis) ou encore notre collaborateur Henri Filippini qui émettait alors son point de vue sur la BD dans une rubrique d’une page, présente uniquement dans les deux premiers numéros : « J’ai bien connu l’équipe de Virus, donc de L’Écho des savanes. J’étais pote avec Nikita Mandryka dès le commencement de L’Écho (je l’ai même aidé, avec Claude Moliterni, à agrafer le premier tirage de 1 000 exemplaires du n° 1 !) et j’ai continué à le voir régulièrement. Il faut dire que, dès le début, c’est lui qui se tapait toutes les merdes. À l’époque de Virus, leurs bureaux étaient au 11 rue Portefoin, dans le Marais, non loin du Kiosque des éditions Glénat où je travaillais. Je passais souvent manger un morceau avec eux. Eux, c’est Mandryka, mais aussi Siegfried Salvi et Danielle Juffet. Nikita les avait connus à Vaillant : Juffet était l’administratrice de Vaillant depuis les années 1960 et Salvi venait, je crois, de l’équipe des gadgets. Virés de Vaillant, ils ont mis leur petit pécule dans L’Écho des savanes qui perdait du fric. Une bonne cinquantaine portant beau, une tignasse blanche d’intellectuel communiste, Salvi avait tout pour séduire. Danièle, femme discrète avec ses petites lunettes rondes, était sa compagne. N’oublions pas Janine Cukiernam, la secrétaire de rédaction, et quelques amis de passage comme Francis Lambert venu de Pilote, Yves Frémion ou encore Claude Gendrot et Serge Rosenzweig, eux aussi venus de Vaillant. En ces temps de folies, créer un nouveau journal de BD n’avait rien d’extraordinaire. C’est comme ça que l’idée de Virus est venue, alors que les caisses étaient vides. Un bon repas et, finalement, Virus était né (c’est d’ailleurs comme ça que Vécu est né également !), Serge étant désigné rédacteur en chef et Danielle directrice de la publication. »

« Pravda la survireuse » par Guy Peellaert.

Donc, cette belle équipe, aux moyens quand même très réduits, va proposer pas mal de bandes aux coûts limités : des rééditions (les 20 premières pages — les seules en couleurs —, aux n° 1 et 2, de l’expérimentale, du moins à son époque, « Pravda la survireuse » du Belge Guy Peellaert, laquelle fut, à l’origine, prépubliée de janvier à décembre 1967 dans les pages de Hara-Kiri, puis éditée en d’album par Éric Losfeld en 1968), et beaucoup de traductions venues d’Espagne : « En ce qui concerne le contenu hispanique — nous confie notre ami Filippini — il me semble que c’est le dessinateur Alfonso Font, flanqué du scénariste Víctor Mora (que nos loustics avaient connu à Pif gadget) qui l’ont ramené ; le leur, et celui de leurs copains. »

En effet, les lecteurs francophones vont pouvoir découvrir leur version de « Tequila Bang » : une bande à suivre un brin parodique, créée en1978 pour la revue La Calle.

Ce magazine espagnol était lié à la gauche espagnole en général et au PCE en particulier. D’ailleurs, l’héroïne, sorte de Lara Croft des années 1970, avait été éduquée par des moines guerriers bouddhistes-léninistes de la vallée du Lotus. À noter que Font y était secondé par son copain Adolfo Usero, mais aussi par Carlos Giménez, notamment sur certaines pages de la fin du premier épisode de 46 planches proposé ici, jusqu’au n° 5 de juin 1981.

« Tequila Bang » d’Alfonso Font et Víctor Mora dans Virus.

L’auteur de « Paracuellos » est d’ailleurs également présent dans ce premier numéro de Virus avec deux pages dans la lignée de ses travaux traduits dans Fluide glacial : « Le Puceau ». Toujours en deux pages et dans le même esprit, suivront « Le Dur » au n° 2, « Le Shérif de Las Ramblas » au n° 3 et « Bon chic, bon genre » au n° 5.

« Le Puceau » par Carlos Giménez.

Alfonso Font, quant à lui, place d’autres récits courts du même genre comme « L’Abîme » au n° 2, « Les Protecteurs » au n° 4, « L’Impénétrable » au n° 5 ou encore son amusant personnage de Silvestre, scénarisé par Víctor Mora, au n° 3.

« Silvestre » par Alfonso Font et Víctor Mora.

On y trouve aussi des pages de gags à l’humour tendance intello comme la série « Pisser dans un violon », présente dans les cinq numéros. Le dessinateur Enrique Ventura et le scénariste Miguel Angel Nieta y mettaient en scène un personnage ressemblant beaucoup à Groucho Marx. Il s’agissait de la traduction de « Grouñidos en el desierto’ », série créée en 1979 dans l’hebdomadaire d’humour graphique et de satire politique El Jueves ;

« Pisser dans un violon » par Enrique Ventura et Miguel Angel Nieta.

tout comme « Contactos » traduit par « 69, rue des Martyrs » (également présent dans tous les numéros) : histoires en une page dessinée par l’Argentine Mariel Soria et écrite par son mari l’Espagnol Andrés Martín.

« 69, rue des Martyrs » par Mariel Soria et Andrés Martín.

Toujours pour El Jueves, les mêmes auteurs avaient aussi créé une savoureuse parodie des polars de Dashiell Hammett : « Sam Balluga ». On la retrouve en histoire à suivre dans Virus, dès le n° 1, sous le titre « Le Faucon milanais : un polar spaghetti » ; mais, même si elle est présente jusqu’au n° 5, on n’en connaîtra jamais la fin dans la langue de Molière !

« Le Faucon milanais : un polar spaghetti » par Mariel Soria et Andrés Martín.

Autre traduction, mais d’origine italienne cette fois-ci, la transposition du poème épique d’Arioste (« Orlando Furioso ») du caricaturiste, mais aussi réalisateur de films d’animation, Pino Zac est l’une des autres curiosités des deux premiers numéros de ce mensuel iconoclaste. Elle avait été publiée, à l’origine, dans le magazine Eureka, entre 1972 et 1973, avant d’être recueillie en volume, en 1975, par les éditions Corno de Milan.

« Orlando Furioso » par Pino Zac.

Enfin, seule véritable création bédéesque, « Bleu champagne » de l’illustrateur de polars Jean-Claude Claeys (précédemment publié dans Mormoil et dans (À suivre)) est une enquête du détective privé Nicolas Courtenay dans le monde du cinéma.

Elle restera, hélas !, inachevée avec la cessation du magazine, au n° 5.

Les planches seront reprises et adaptées pour l’album « Paris-Fripon » publié en 1981 par les éditions du Fromage (réédition chez Albin Michel, en 1984).

« Bleu champagne » par Jean-Claude Claeys.

Au n° 3 d’avril 1981, la formule change, le journal passant à 100 pages entièrement en noir et blanc sur papier beaucoup plus cheap.

Exit, donc, la couleur et « Pravda » (sans aucune explication), laquelle est remplacée par bien d’autres BD made in Spain.

D’humour, comme celles issues d’El Jueves et dues à Kovacs qui multiplie les pages muettes (« Le Naufragé » au n° 3, « Les Petites Bêtes » au n° 4 et « Ours polaire : cri d’amour » ou « Robin des bois » au n° 5),

« Le Naufragé » par Kovacs.

Ricar Frasco (« Le Lapin de Baskerville » écrit par A. C. Lobo au n° 3 et « Chaperon rouge » scénarisé par Perera au n° 5),

« Le Lapin de Baskerville » par Ricar Frasco et A. C. Lobo.

Toni (« À la charge ! » sur un scénario de A. C. Lobo, au n° 4)

« À la charge ! » par Toni et A. C. Lobo.

 ou José Luis Martín (« Notre Père… » : traduction du n° 3 au n° 5, de la série « ¡Dios mío! » qui valut à son auteur plusieurs procès pour outrage à la religion catholique)…

« Notre Père… » par José Luis Martín.

Ou réalistes, et souvent rachetées au rabais aux agences A.L.I. ou Selecciones Ilustradas, à l’instar des « Triplées contre Narcisse » par Enrique (ou plutôt son frère Jordi) Badía Romero aux n° 3 et 4,

« Triplées contre Narcisse » par Enrique ou Jordi Badía Romero.

 de « Le Revenant de Pearl Harbour » (non signé, mais peut-être dessiné par Adolfo Usero) au n° 3,

« Le Revenant de Pearl Harbour » dans le n° 3.

de « Chicago-Express » de Carlo Cruz et Francisco Pérez Navarro au n° 4,

« Chicago-Express » de Carlo Cruz et Francisco Pérez Navarro.

ou de, au n° 5, « T’es là pour apprendre » de Cuyàs et Andrés Martín

« T’es là pour apprendre » de Cuyàs et Andrés Martín.

 et de « Geminis » de l’omniprésent Alfonso Font : une série d’espionnage écrite par Carlos Echevarría en 1972.

« Geminis » par Alfonso Font et Carlos Echevarría.

Signalons aussi un dessin humoristique de Pierre Tasso et Artur Rainho au n° 3 et deux pages de Jean Chakir au n° 5 (« Conseils vacances ») qui n’ont pas dû coûter bien cher non plus.

« Conseils vacances » de Jean Chakir.

Côté rédactionnel, des textes un brin provocateurs étaient signés, du moins dans les deux premiers numéros de la première formule, par Claude Gendrot (interviews du chanteur Renaud — avec illustrations de Violette Lequéré — ou de l’acteur Patrick Dewaere, avec la participation de Jean-Marc Rochette pour les dessins), Yanne Fagnen (tests mis en images par Guy Bara, André-François Barbe ou Alpha), Henri Lucarne (une nouvelle policière avec de rares dessins de Claeys), Didier Moreau (faux interviews de Flash Gordon ou de Rahan), Marc Giulani, Raynald Guillot, Camille Getko, Yves Pocecisse… et même, curieusement, par Jean-Michel Charlier qui raconte une « Blueberry’s Story » aux n° 1 et 2 !

Rien de si étonnant à cela quand on sait, qu’à l’époque, le grand scénariste, qui avait gardé des liens d’amitié avec Mandryka (qu’il connaissait du temps de Pilote), diversifiait ses contacts éditoriaux, recherchant, surtout, à faire prépublier toutes ses séries dont la petite structure belge Novedi n’assurait, alors, que les sorties en albums : c’est d’ailleurs pour cela, qu’au même moment, la nouvelle aventure de Blueberry était également proposée dans L’Écho des savanes.

« Blueberry’s Story » par Jean-Michel Charlier.

Et ceci sans oublier la page sur la BD de Filippini, à qui nous donnons le mot de la fin : « En ce qui me concerne, j’ai donc proposé ce dialogue qui permettait de survoler l’actualité BD du mois. Malgré un coût très réduit, le journal n’a pas tenu face à une rude concurrence. Deux mois seulement, le temps que Glénat lise Virus et me demande de choisir entre Circus et VirusVirus a disparu suivi par L’Écho dont la dette était gigantesque. C’est Danièle Juffet, me semble-t-il, qui a négocié la dette contre le titre avec les éditions Albin Michel. Salvi est mort peu après, quant à Juffet, je ne sais pas. Quant à Nikita, il était heureux de s’être débarrassé de son enfant de papier. Moi, j’ai quand même récupéré, pour Glénat, l’adaptation de “Bloody Mary” de Jean Vautrin par Jean Teulé qui avait commencé à être prépubliée dans L’Écho. »

Gilles RATIER

Merci à Henri Filippini de s’être prêté au jeu de l’interview, en ces temps compliqués de confinements…

L'une des quatre pages des « Protecteurs » d'Alfonso Font, au n° 4.

Galerie

Une réponse à Un Virus  qui ne nous a guère contaminés…

  1. Épique époque ; j’ai tout acheté malgré mon pauvre budget d’étudiant des Beaux-Arts !

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