La mort peut être compatissante !

Quand un auteur espagnol, ayant déjà œuvré sur des comics comme « Catwoman » se met à faire du roman graphique franco-belge, cela donne « Karmen » : une œuvre iconoclaste parue chez Dupuis, l’un de nos éditeurs les plus traditionnels. Version revisitée du purgatoire, cet album offre une certaine vision de la mort avec, comme héroïne, une jeune femme nue sur plus d’une centaine de pages. Le tout est emballé dans un pavé de 160 pages à la couverture sobre, qui résume pourtant bien son contenu. À lire de toute urgence !

La jolie Karmen, qui donne son nom à ce livre, n’en est pourtant pas l’héroïne principale. Elle n’est qu’au service d’une force supérieure qui, on le comprend rapidement, guide les morts vers leur réincarnation. Or, la véritable héroïne, Catalina, n’a pas encore compris qu’elle est bel et bien décédée. C’est pourtant elle-même qui s’est ouvert les veines dans sa baignoire, à la suite d’une déception amoureuse. Elle n’arrive pas à se remettre du fait que son unique ami d’enfance, Xisco, puisse voir d’autres midinettes. Véritable drama queen, elle soupçonne même sa colocataire, qui, pourtant, apparaît peu dans cette histoire, mais qui y aura, finalement, l’un des rôles les plus importants.

Dès le début, les dialogues, nombreux, font mouche. Les trois pages d’introduction, situées vingt ans, dix ans et quelques jours en arrière, donnent une consistance à tout ce qui va suivre. Le lecteur y découvre la relation particulière qu’entretiennent Catalina et Xisco depuis leur plus tendre enfance. Puis, il voit arriver la fameuse Karmen, femme longiligne dont le corps ressemble à une radiographie aux rayons X. Ce corps en noir et blanc tranche avec son visage souriant, constellé de tache de rousseur et surmonté d’une chevelure rose à la frange coupée court et qui remonte vers l’arrière. Elle déambule tranquillement dans cet escalier : invisible pour le commun des mortels. Elle va à la rencontre de son objectif : une jeune fille, nue comme un ver, sanglotant sur les toilettes.

 

Si le spectateur comprend immédiatement que Catalina vient de mettre fin à ses jours, cette dernière est dans le déni total. Il va lui falloir du temps pour assimiler ce qui lui arrive, ce qui permet finalement au lecteur d’avoir de l’empathie pour cette jeune fille qui est pourtant décrite comme étant possessive, solitaire et finalement peu agréable. Elle s’offre littéralement nue à nous et nous l’acceptons sans a priori, ne comprenant son passé qu’au fil de ses derniers instants sur Terre et son grand saut vers l’au-delà.

Magistralement dessiné par Guillerm March dans un style réaliste mélangeant ses influences franco-belges, mais également japonaises et américaines. Ce jeune auteur originaire de Palma de Majorque signe ici un roman graphique se déroulant dans son île natale. On y aperçoit très clairement la baie et sa cathédrale typique. Mais ce récit est universel et le lieu n’est jamais cité, seul un connaisseur saura repérer l’architecture typique de l’île espagnole. Il faut dire que si les personnages sont extrêmement travaillés et expressifs, les décors prennent ici une place quasi aussi importante. Chaque détail est représenté de manière réaliste. Chaque lieu est décrit par ces visuels travaillés à la perfection. Aussi bien cette fameuse cathédrale survolée dans une double page grandiose, que les escaliers qui mènent à l’appartement de Cata, où encore cette pleine page montrant la salle de bain immaculée, pourtant témoins de ce suicide sanglant. Guillerm utilise à bon escient les différents cadrages mis à sa disposition. Il réalise de superbes champs-contrechamps qui font progresser l’histoire et qui dynamisent chaque scène. Malgré sa narration riche, il aurait été facile de s’ennuyer si tout était présenté sur le même plan. Ici, chaque planche sert l’histoire et les cadrages changent en fonction des éléments dramatiques à mettre en avant. On passe ainsi d’un gaufrier classique à des vignettes découpées en diagonales, voire en perspective, pour figurer le passé.

On ne peut pas évoquer le dessin sans parler de la mise en couleur qui, là aussi, sert avant tout la narration. Réalisée en collaboration avec Tony López, la gamme chromatique change en fonction des pages et de l’ambiance. Et ce n’est pas que le contenu des cases, mais bien toute la page, qui est tour à tour recouverte de ton bleu assez froid, puis vert, puis rose, puis gris, vert, bleu, etc. Pour arriver à un traditionnel contour blanc ramenant les personnages dans la réalité. Cet habillage jouant un rôle important dans les sensations que le lecteur va ressentir à la lecture de l’histoire. C’est une mise en couleur parfaitement maîtrisée, formée d’aplats francs, avec une palette assez réduite et une couleur dominante par séquence. Il aurait été impossible de publier ce roman graphique en noir et blanc, il y aurait perdu en intensité et compréhension, même si le dessin est superbe.

« Karmen » est une bande dessinée que l’on n’attendait pas chez un éditeur comme Dupuis, même s’il a à son catalogue de nombreux chefs-d’œuvre dans la collection Aire libre, voir, une bande dessinée coquine : « Gisèle et Béatrice » de Feroumont. Animer une héroïne se promenant entièrement nue sur 140 pages a clairement été un chalenge, afin de ne pas tomber dans la représentation vulgaire, qui plus est avec un dessin réaliste et des séquences de voltiges où s’appliquent les lois de la physique. Le chalenge est relevé haut la main et cet ouvrage reste chaste et l’on oublie même rapidement que l’on a en face de soi une femme nue. Guillerm March joue de cette singularité, car Catalina sait bien qu’elle est nue, mais comme personne ne la voit, elle se libère petit à petit de ce carcan pour vivre pleinement ses derniers instants.

Cette bande dessinée intrigue forcément, avec sa couverture d’un rouge clinquant et pourtant assez simple, avec juste un personnage central qui en plus ne regarde pas l’acheteur potentiel. Guillerm March signe ici un thriller psychologique aussi prolixe que réconfortant.

Gwenaël JACQUET

« Karmen » par Guillerm March
Éditions Dupuis (23 €) — ISBN  : 979-1034733514a

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2 réponses à La mort peut être compatissante !

  1. PATYDOC dit :

    Merci pour cette belle découverte, BD qui sans votre article serait passée inaperçue !