« Wild West » : Martha Cannary avant Calamity Jane !

Après l’heroic fantasy au cours des années 1990, l’ésotérisme dès les années 2000, le western fait aujourd’hui l’objet d’un engouement qu’il n’a jamais vraiment connu auprès des lecteurs de bandes dessinées. Les pépites se succèdent au fil des mois : classiques, déroutantes, rarement décevantes, mais aussi exceptionnelles comme cet étonnant « Wild West ».

Au cœur de l’Utah, Monument Valley, Tsé Bil’ Ndzisgaii comme la baptisent les Indiens Navajos, sert de cadre majestueux à ce récit très sombre. Orpheline à 16 ans, Martha Cannary, originaire du Missouri, échoue comme domestique dans le bordel du tyrannique Hicks qui règne en maître absolu sur la petite ville d’Omaha. Après avoir été violée par Lou Cooper et secourue par Buck le second de Hicks, Martha finit par rejoindre le bataillon des prostituées qui ont fort à faire avec l’arrivée prochaine du chemin de fer. Le destin de la jeune femme bascule lorsque débarque Bill Hickok : le redoutable chasseur de prime amateur de jeu de poker. Il recherche Snake : un assassin d’enfants portant un tatouage en forme de serpent sur la poitrine. Qui mieux qu’une putain peut connaître ce genre de détail ?

Thierry Gloris s’approprie le personnage mythique de Calamity Jane dont la grande Histoire sait peu de choses. Pourquoi ne pas en faire une prostituée ? Refuge crédible pour une gosse de 16 ans livrée à elle-même dans un monde glauque et dangereux. Et on y croit à cette gamine fragile et docile qui finit par se révolter contre ses tortionnaires.

À la fois immuables et surprenants, tous les ingrédients du western sont présents : le shérif alcoolique, le chasseur de primes, le saloon et sa faune, le chemin de fer et les appétits qu’il génère, le duel, la partie de poker… Thierry Gloris innove sans trahir les codes du genre, détricote l’histoire tout en restant crédible. Loin de la caricature superbement campée par Morris ou de la vagabonde de Christian Perrissin et Matthieu Blanchin (une trilogie publiée chez Futuropolis), il donne naissance à une Calamity Jane surprenante, dont la volonté de lutter pour survivre n’a pas de limite.

Né en 1961, le Québécois Jacques Lamontagne a une longue carrière derrière lui. Illustrateur, dessinateur publicitaire, il travaille pour le magazine satirique Safarir où il anime « Les Contes d’outre-tombe » (traduit en France en 2009 chez Les 400 coups). En France, à partir de 2005 il dessine « Les Druides » avec le scénariste Jean-Luc Istin chez Soleil, puis en 2010 « Aspic, détective de l’étrange » avec Thierry Gloris, enfin « Shelton & Felter » chez Kennes.

Sans tomber dans un réalisme pur et dur, il excelle dans l’art de camper des personnages aux trognes inquiétantes et prend plaisir à imaginer des décors somptueux. Savoir qu’au lointain Québec des dessinateurs de talent prennent plaisir à perpétuer le réalisme européen est fort réjouissant.

 Henri FILIPPINI

 « Wild West T1 : Martha Jane » par Jacques Lamontagne et Thierry Gloris

Éditions Dupuis (14,50 €) – ISBN : 979 1 0347 3102 2

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