On the « Dixie Road », Again !

Dans l’Amérique en crise des années 1930, Dixie et ses parents vivent une existence précaire, ballotée entre luttes syndicales, pillages de banques, ségrégation raciale et conflits familiaux. En quatre tomes parus chez Dargaud (1997 à 2001) et de nouveaux réunis ce mois-ci dans une belle intégrale, Jean Dufaux et Hugues Labiano nous racontaient avec noirceur toute une époque : celle de l’American Way of Life, recherche souvent illusoire et menant tout droit aux « Raisins de la colère »… Assurément un incontournable, à redécouvrir.

Sur la route des conflits (couverture pour le T1, planches 1 et 3 - Dargaud 1997 - 2019)

Quels mystères se devinent en creux de la couverture du premier tome de « Dixie Road », lors de sa parution en janvier 1997 ? Le lecteur s’interrogera-t-il par exemple sur les liens tissés entre l’homme (doublement armé) et la femme – ou l’adolescente…- visibles au premier plan ? Ont-ils été agressés par des malfaiteurs désormais en fuite ou cherchent-ils eux-mêmes à fuir quelque chose, dans un contexte que l’on devinera plus aisément être celui du Sud des États-Unis (mousse espagnole et signalétique routière obligent), au milieu des années 1930 ? Du titre à la chaussée filant jusqu’à la ligne d’horizon, dans tous les cas, l’on pourra saisir la symbolique du récit d’itinérance, du road movie malmenant tant les corps que les esprits. Le tout dans un climat âpre et moite, où la sexualité est un élément de tension parmi d’autres. « Dixie », surnom féminin très connoté, rappellera la sinistre mémoire des anciens États esclavagistes durant la guerre de Sécession, dont la Louisiane et l’Alabama. De manière plus subtile, la référence à un vieux billet de dix dollars (appelé « dixe » ou « dixie ») soulignera l’importance non négligeable de l’argent dans l’intrigue. Le couple illustré sur ce premier plat, dès lors, fera écho à d’autres, tels Bonnie et Clyde, criminels tués par les forces de l’ordre en 1934, en Louisiane.

Les raisons de la colère (couverture pour le T2, planches 3 et 13 - Dargaud 1997 - 2019)

Encrage original pour la planche 38 du T2 (47 x 36 cm)

Sur la couverture du deuxième volume (octobre 1997), le contexte houleux de la Grande Dépression est plus explicitement montré avec la confrontation entre ouvriers agricoles et agents de police. Dès 1926, la surproduction a entraîné une baisse drastique des prix agricoles, contraignant les banques a saisir les terres et le matériel : mal payés ou mis au chômage, les ouvriers agricoles émigrent vers les villes, alimentant une pauvreté effroyable. Franklin D. Roosevelt entreprendra deux grandes mesures (New Deal) en 1933 et 1935 pour sauver le système économique et social. En couverture, l’on retrouve le personnage de Jones, père de Dixie et éternel aventurier libertaire, n’échappant à un drame que pour replonger dans un autre. Pourchassés par les sbires de Duchamp, patron des patrons à la tête de la Fisherman’s Dream (où travaillait la mère de Dixie, Nadine Vreeland), les Jones doivent sauver leur peau tant bien que mal. D’autres figures énigmatiques surgissent au cours du récit, tels l’ambigu Mr Keenna, lui-même lancé sur la trace de la mère et de la fille. En filigrane, le scénariste de « Murena » ou de « Jessica Blandy » continuera de nous narrer l’Amérique sous l’angle social et culturel : ici grâce aux reportages entrepris en 1936 par l’écrivain James Agee et le photographe Walker Evans, dont les photographies de métayers dans l’Alabama, au même titre que celles de Dorothea Lange, comptent parmi les icônes du monde moderne.

Une ambiance à couper au couteau (couverture pour le T3 et planche 4 - Dargaud 1999 - 2019)

Plus sombre encore que les précédents, le visuel du tome 3 (mars 1999) souligne la menace mortelle pesant sur les Jones : si le rail s’est substitué à la route initiale, la « Bête humaine » criminelle est désormais incarnée par Ernest Pike, un tueur froid et méthodique missionné par Duchamp pour éliminer les Jones, lesquels ont échoué dans le minable campement de réfugiés de Silver Creek. « Le rêve américain n’était plus qu’un os rongé par des prédateurs », concluront les auteurs.

Couverture du T4 et ex-libris (Dargaud 2001 - 2019)

Visuel pour l'intégrale parue en 2004

Pour l’épilogue (février 2001), la violence endémique est poussée à son comble : en toile de fond d’un gros plan saisissant le visage paniqué de Nadine, le camp de Silver Creek est ravagé par des miliciens alliés à la police fédérale. Le pouvoir des riches contre celui des masses laborieuses, éternel écho à l’actualité mondiale la plus récente… Ces idées engagées et dénonciatrices ne seront pas reprises en couvertures des intégrales successives (novembre 2004 et 2019) : du portrait en gros plan de Dixie (mi-adolescente de 14 ans, mi-ingénue jouant de son intelligence comme de ses charmes) jusqu’au traitement plus global et crépusculaire de l’itinérance, comme le démontre à l’arrière-plan ce camion – où s’est empilée toute une vie – filant vers la gauche, voie des obstacles inverse au sens plus fluide de la lecture occidentale. « Dixie Road », c’est en définitive une autre « Migrant Mother » à la manière des récits de Steinbeck (« Des Souris et des hommes » en 1937 ; « Les Raisins de la colère » en 1939) : injustices et destinées brisées ou entrechoquées s’y modèlent sur un chemin expiatoire, la délivrance espérée étant elle-même religieusement exprimée selon une représentation digne du jour du jugement dernier. Le sang nourrit la terre au profit des générations futures, thème métaphorique de la lutte ouvrière réemprunté au « Germinal » de Zola…

Recherches de couvertures

Test pour la couverture de la nouvelle intégrale

Encrage de la version non retenue du 1er plat de l'intégrale 2019

Encrage de la version retenue

Revenant pour BDZoom sur la genèse de ces différents visuels, Hugues Labiano (« Black Op » et prochainement « Le Lion de Judah ») explique pour sa part : « Mes premières recherches allaient dans le sens de la représentation de la famille au complet (père, mère et fille), un choix qui n’a pas été celui de Jean Dufaux et de François Bescond, DL de Dargaud. Eux préféraient Dixie seule. J’ai plié devant le nombre ! La famille au complet me semblait pourtant être un bon choix. D’autant plus que pour la première intégrale, nous avions déjà choisi de représenter Dixie, seule et en très gros plan. Je voulais donc varier nettement et faire un dessin plus général : la famille au complet, en pied, positionnée dans un décor purement « Louisiane années ‘30″. J’avais donc fait trois esquisses dans ce sens et une où je revenais malgré tout vers Dixie, seule, en pied elle aussi, et dans le même type de décor. Il y a eu unanimité autour de cette dernière esquisse, pour Jean Dufaux, François Le Bescond et Philippe Ravon (le graphiste en charge des couvertures chez Dargaud). J’ai donc suivi ce choix. Il faut dire qu’aujourd’hui, le travail sur les couvertures revêt une importance capitale et se fait de plus en plus en groupe (les auteurs, les directeurs littéraires, les graphistes et pourquoi pas même les commerciaux). Le choix ne revient plus aux seuls auteurs depuis un moment déjà. C’est ainsi. Chez Dargaud en tout cas, qui veille à faire en sorte que les gens de différents services se sentent concernés, impliqués, un tant soit peu, même par l’aspect purement créatif. Ce qui, à mon sens, peut être aussi positif que négatif au final. Il faut donc composer. Je l’accepte, en bon professionnel… Lorsque je ne suis pas absolument sûr de moi et de mes choix, bien sûr. Je compose plus facilement, par exemple, sur des titres comme le « Lion de Judah » (2020), « Black op » (2005 à 2014) ou « L’Étoile du désert » (2016 – 2017), titres que je partage avec l’ami Stephen Desberg et qui ont été vus d’emblée comme des succès publics potentiels. Je l’ai beaucoup moins fait sur « Les Quatre coins du monde » (2012), que j’ai réalisé seul, et dont je voulais garder le contrôle absolu, puisque les idées et les envies, je les avais déjà en tête. Les couvertures de ce diptyque, par exemple, je les voulais plus proches du livre que de l’album de bande dessinée, avec des enjeux différents. Le choix des dessins proprement dits, je n’en ai pas discuté et je n’ai fait qu’une seule version de chaque couverture. Tout cela pour dire qu’il n’y a pas UNE vérité, UNE manière de faire, que s’il est bien et bon de toujours savoir ce que l’on veut, il faut aussi, et avant tout peut-être, donner toutes les chances à son album d’être vu, pris en main et ouvert. Et cela commence par une belle couverture, qui doit être attrayante certes, mais également bien pensée, disant ce qui doit être dit de l’histoire. »

Encrage original pour la planche 35 du T3

L’on ne saurait mieux dire pour « Dixie Road », histoire et thriller romanesque, récit social, roman de l’itinérance, route envoûtante par-delà les cases, sublimé par les magnifiques couleurs de Marie-Paule Alluard (« Trent », « Les Maîtres de l’orge », « Largo Winch », etc.). On The « Dixie Road », Again !

Philippe TOMBLAINE

« Dixie Road : intégrale » par Hugues Labiano et Jean Dufaux
Éditions Dargaud (39,00 €) – ISBN : 978-2205082012

Galerie

Une réponse à On the « Dixie Road », Again !

  1. gouvion dit :

    C’est vrai que les couvertures avec la famille réunie étaient réussies et intéressantes. Dommage que le choix final soit différent…
    En tout cas, une réédition qui permet de redécouvrir une très bonne série….