« Monsieur Jules » : la fin d’un monde

Du haut de son toit où il aime se réfugier, Monsieur Jules observe les barres d’immeubles qui peu à peu grignotent morceau par morceau son vieux quartier aux pavillons délabrés. Monsieur Jules appartient à un autre monde, celui où les julots ne faisaient pas venir les filles par bateaux entiers d’Afrique ou des pays de l’Est. « Rentier pour dames » comme il dit, jusqu’au jour où Tina salement amochée débarque chez lui et bouscule le rituel d’un quotidien pesant.

Monsieur Jules habite un petit immeuble délabré qu’il partage avec ses deux « gagneuses » depuis trois décennies. Madame Brigitte sèche comme une trique et son mauvais caractère, mademoiselle Solange qui paie en nature son panier de provisions chez l’épicier. Levé tous les jours à cinq heures, celle où les choses arrivent, Monsieur Jules observe un rituel immuable, visite chez le pharmacien où il achète préservatifs, lingettes et savon pour ses deux « dames », passage chez le coiffeur dont il est le dernier client, sans oublier la citation quotidienne à deux francs du sans-abri turcs. Un salut à  De Souza le voisin du rez-de-chaussée expert en jardinage et voilà Jules prêt à protéger les deux femmes qui partagent sa vie. Monsieur Jules est hanté par le souvenir de la belle Marie, prostituée elle aussi, mais lui ne payait pas, morte d’un cancer il y a bien longtemps. Lorsque Nina la jeune africaine débarque mise dans un triste état par ses souteneurs, il est prêt à tout pour la sauver de leurs griffes en souvenir de Marie…

Polar à l’ancienne situé sans le souligner à Paris à la fin des années 90, rempli de tendresse, de nostalgie, sans oublier une note d’humour, ce récit d’Aurélien Ducoudray invite le lecteur  à pénétrer dans un univers qui se meurt. Celui des vieux quartiers dévorés par les chantiers tentaculaires. C’est aussi le bonheur de côtoyer des personnages savoureux, dont Solange et Brigitte, les deux vieilles tapineuses que tout oppose, le voisin, l’épicier, le pharmacien, le coiffeur bistrotier… tous en voie de disparition. Bien sûr, le personnage de Monsieur Jules attendrissant avec sa bonne bouille de papa gâteau et son côté Don Quichotte est idéalisé et nombre de maquereaux de l’ancien temps ne valaient pas mieux que les membres des réseaux de prostitution d’aujourd’hui. Qu’importe, on l’aime bien Jules et on ose croire qu’il y en a eu d’autres comme lui sur le pavé parisien.  Changeant de registre, Arno Monin adopte un dessin réaliste aux décors soigneusement travaillés qu’il accompagne de couleurs chaudes. Un copieux récit de 80 pages avec en toile de fond le plus vieux métier du monde, mais qui ne tombe jamais dans le voyeurisme, humain, sensuel, généreux.

Né en 1973 à Châteauroux, photographe et journaliste de presse, Aurélien Ducoudray s’est imposé comme un scénariste sachant marier le sociétal et la fiction, décrivant le quotidien de personnages touchants que la société bien pensante préfère dissimuler. Notons «  À coucher dehors », « Bob Morane Renaissance », « L’Anniversaire de Kim Jong 11 », « Amère Russie », « Maïdan Love », « Camp Poutine »…

Le Nantais Arno Monin né en 1981 débute avec la prometteuse « Envolée sauvage » écrite par Laurent Galandon et plusieurs fois primée. C’est ensuite « L’Enfant maudit », « Merci », puis le diptyque « L’Adoption » écrit par Zidrou. Loin de se figer dans un style qui pourtant plaît à ses lecteurs, il cherche sans cesse de nouveaux horizons, trop heureux de sans cesse les surprendre.

Henri FILIPPINI

« Monsieur Jules » par Arno Monin et Aurélien Ducoudray
Grand-Angle (16,90 €) – ISBN : 978 2 8189 6740 9

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