Enfin, une traduction en album du comic strip « Gasoline Alley » !

Reconnu, depuis quelque temps seulement dans nos contrées, comme un chef-d’œuvre du comic strip (1), voire du 9e art dans son ensemble, au même titre que « Little Nemo », « Bringing Up Father » (« La Famille Illico ») ou « Krazy Kat », par exemple, « Gasoline Alley » est, enfin, proposé au public francophone d’aujourd’hui, grâce aux éditions 2024 qui publient une très belle anthologie de 80 planches en couleurs du dimanche, parues entre 1921 et 1934, sous le titre « Walt & Skeezix ».

En effet, cette longue saga, pourtant célèbre aux États-Unis, a très peu été diffusée dans la langue de Molière : à l’exception de quelques pages de 1929 ou de 1930 traduites à l’époque par « Les Aventures de Patatras et de son oncle Pépito », dans les hebdomadaires pour la jeunesse (ou des illustrés, comme on les appelait alors) Cœurs vaillants, puis Benjamin. On retrouvera ensuite « Gasoline Alley » sous diverses appellations au Québec dans des publications locales plus tardives (2) ou encore, récemment, égrainées de façon sporadique dans le n° 12 de Beaux-Arts hors-série consacré à un siècle de BD américaine en 2010, dans le n° 2 d’Arts magazine hors-série consacré à l’art & BD en 2014, ou dans la traduction de l’ouvrage « Comics strips : une histoire illustrée » de Jerry Robinson chez Urban Comics en 2015.

En essayant de ne pas trop paraphraser une partie de l’excellent dossier de présentation qui complète cette bienvenue compilation (et qui est dû à Stéphane Beaujan), nous vous informons que les protagonistes de « Gasoline Alley » ont été créés en 1918, pour le Chicago Tribune, par le dessinateur Frank Oscar King.

Ce dernier travaillait depuis 1910 pour ce quotidien qui lui publie, à partir de 1915 et sur une page complète, la série « Boby Make-Believe ». King participe ensuite à une planche dominicale intitulée « The Rectangle », dans laquelle il propose des vignettes humoristiques apparues pour la première fois le 24 novembre 1918, sous le titre générique de « Gasoline Alley ». Les protagonistes, qui partagent un garage et qui sont tous issus de la middle-class, traînent dans une petite rue (alley en anglais) où ils parlent de leur passion : les voitures à essence (gasoline). Le succès aidant, un dessin quotidien commence à paraître dans le Chicago Tribune à partir du 25 août 1919 et la vignette devient vite un strip, tandis qu’une planche dominicale, en couleurs, remplace « The Rectangle » qui avait cessé de paraître en février 1920.Frank King, également peintre et sculpteur, y expérimente aussitôt les possibilités géométriques de cette page, ainsi que celles de son graphisme : hachures, semi-réalisme — voire surréalisme — sobriété et finesse d’un trait relâché… Cependant, la série ne se transforme vraiment que le 14 février 1921, lorsque le personnage principal, Walt Wallet, recueille un nourrisson orphelin abandonné sur le pas de sa porte : la volonté originelle de la rédaction du quotidien étant, avec l’arrivée de ce bébé, de séduire le public féminin qui ne s’intéressait guère, jusque-là, à la série.

Strip original de « Gasoline Alley ».

Comme il est célibataire, Walt engage une nounou-femme de ménage d’origine africaine (Rachel), laquelle sera présentée, dans l’histoire, de manière progressive et qui finira par être un emblème positif pour le lectorat afro-américain.

Avec humour et tendresse, « Gasoline Alley » devient alors une chronique tranquille du quotidien des classes moyennes, se permettant quelques allées et venues dans des mondes plus fantaisistes.

Car, peut-être encore plus que le dessin, aux compositions pourtant très audacieuses, c’est le récit qui fait tout le charme et l’intérêt de ce comic strip dont la particularité est que Walt et le nourrisson, Skeezix (mot d’argot américain désignant un veau sans mère), grandissent et vieillissent de façon imperceptible, semaine après semaine, au même rythme que le lecteur : un procédé alors inédit dans la bande dessinée de divertissement.

Strip original de « Gasoline Alley » (1937).

Même si, en fait, « Gasoline Alley », véritable saga familiale (qui a vu, à ce jour, grandir pratiquement quatre générations d’Américains), contient très peu d’aventures à proprement dites, Walt et Skeesix acquièrent, progressivement, une richesse et une complexité assez remarquable : l’auteur n’hésitant pas à les faire discourir sur des sujets métaphysiques et à introduire des éléments de sa vie personnelle.Toutefois, l’amour parental et les anxiétés du quotidien restent les thèmes centraux de la série.

Planche originale de « Gasoline Alley » par Frank King.

« Gasoline Alley » par Bill Perry.

Le 29 avril 1951, Frank King laisse la planche du dimanche à son assistant Bill Perry qui y travaillera jusqu’au 28 septembre 1975.

Huit ans plus tard, King prend sa retraite (il décédera en 1969), léguant le strip à Dick Moores, qui le secondait déjà depuis 1956 et qui dessinera daily strip et sunday strip jusqu’à sa mort, en 1986.

« Gasoline Alley » par Dick Moores.

Jim Scancarelli, qui était son propre assistant, prend ensuite la relève.

Comme « Gasoline Alley » est toujours éditée aujourd’hui, cette série peut revendiquer la deuxième place du  plus ancien comics strip  toujours en activité.

Des auteurs comme Joe Matt ou Chris Ware (dont l’éditeur 2024 reprend, en préface de cet ouvrage indispensable, la traduction d’un texte publié une première fois dans la revue Technikart) ont été profondément influencés par l’œuvre de Frank King.

Ils se sont, d’ailleurs, énormément investis dans les récentes rééditions anglophones de « Gasoline Alley » : que ce soit l’intégrale en cours chez l’éditeur canadien Drawn & Quarterly ou la version originale de cette compilation (« Sundays with Walt and Skeezix ») chez Sunday Press Books, laquelle date de 2007.

  Gilles RATIER

 (1) Pour clarifier le propos, l’appellation comic strip (provenant de la juxtaposition de deux termes anglais) désigne, depuis la fin du XIXe, aux États-Unis, des bandes dessinées paraissant dans la presse quotidienne. En semaine, elles se composent d’une seule bande en noir et blanc (daily strip), tandis qu’elles bénéficient, le dimanche, d’un espace plus important, en couleurs (sunday strip). Ce mode de narration et de publication n’a donc rien à voir avec les comic books qui sont, en Amérique, des périodiques de bandes dessinées centrés autour d’un héros ou d’un thème, publié sous forme de fascicules d’une trentaine à une centaine de pages : ceci, même si certaines séries ou certains personnages, qui sont souvent déjà les vedettes d’autres médias, se sont retrouvés à être publiés sous ces deux formes (tels « Mickey Mouse », « Tarzan », « Conan the Barbarian » ou « Star Wars »…) ou si certains comic books ne sont, en fait, que des compilations de comic strips (d’ailleurs remontés, la plupart du temps).

 (2) Voir, à ce sujet, l’excellent forum Lefranc, Alix, Jhen et les autres : http://lectraymond.forumactif.com/t300p325-gasoline-alley.

« Walt & Skeezix : 1921-1934 » par Frank King

Éditions 2024 (35 €) – ISBN : 978-2-919242-60-3

Galerie

Une réponse à Enfin, une traduction en album du comic strip « Gasoline Alley » !

  1. Crissant Clavier dit :

    Frank King est un géant. Très inventif.

    Surtout,Gasoline Alley et sa fameuse évolution des personnages est la référence que le mythique scénariste Chris Claremont gardait dans un coin de sa tête ,lors de son mémorable passage sur la série X-men.
    Période qui a carrément contribué à la relance de l’industrie des comics, qui connaissait son énième crise,relance vers des ventes records. Période aussi dont a été tirée le premier film X-men,dont le succès a lancé toutes les autres adaptations de comics suivantes,avec un bilan qui se compte en milliards de dollars.

    Frank King et Gasoline Alley sont un artiste et une oeuvre majeure,a qui le monde de la BD doit beaucoup.