Archer and Armstrong : déplacement dans les années quatre-vingt-dix !

27 ans après sa première publication aux États-Unis, l’intégrale des origines de deux des personnages les plus emblématiques de l’univers Valiant comics est enfin rendu disponible. Une aubaine, surtout lorsque l’on connaît la bibliographie française parsemée de son auteur : le cultissime Barry Windsor Smith.

Tout a commencé en mai avec l’annonce d’un projet participatif des éditions Bliss, sur la plateforme Ulule. Il semblait important d’éditer ce chaînon manquant de l’univers Valiant et de la bibliographie de Barry Windsor Smith en France.
Cet auteur, né en 1949, après un début de carrière anglais, a émigré aux États-Unis en 1968, où, repéré par Stan Lee, il travaille pour Marvel. Il connaît une première grande réussite avec son passage remarqué, aux côtés de Roy Thomas, sur « Conan » de 1970 à 1973. À la fin de ces épisodes magnifiques, où le monde a pu apprécier son style « flamboyant » si particulier, il continue de travailler pour la firme, mais se consacre davantage à l’illustration et crée son Studio avec ses amis Jeff Jones, Mike Kaluta et Bernie Wrightson. En France, on peut le découvrir dès 1974 dans les pockets, dont Eclipso, pour Conan the Barbarian, et en 1976 avec la traduction aux Humanoïdes associés de la série Savage Tales (« Conan : les clous Rouge »), chefs-d’œuvre de nombreuses fois réédités depuis.

Plus rare dans les années 80, il continue toutefois de collaborer régulièrement avec Marvel. Notamment avec ses magnifiques épisodes de Uncanny X-Men : Lifedeath I et II («  Adieu Tornade », en 1987 chez Semic). Son dernier travail chez Marvel sera aussi l’un de ses plus grands chefs-d’œuvre : « Weapon X », en 1990 (« l’Arme X » TopBD n° 26, 1991) . Dans ce récit devenu culte, qu’il écrit, dessine et colorise lui-même, il plonge pour la première fois Wolverine dans son passé.

Créées en 1990 par Jim Shooter, ancien rédacteur en chef chez Marvel, c’est seulement un an plus tard, à l’occasion d’une évolution de l’univers de cette firme ayant préalablement remis au goût du jour des héros de chez Gold Key (dont « Magnus, Robot Fighter »), que les éditions Valiant ouvrent les portes à de nouveaux auteurs, devenant au passage le troisième plus gros éditeur de comics. Jim Shooter s’approche de Barry Windsor Smith et lui propose de participer au développement, lui laissant le poste de responsable créatif. Ce dernier devient aussi l’un des principaux auteurs, créant, autour d’univers existants (Bloodshot, XO Manowar, Le Guerrier éternel, Unity), les personnages rocambolesques d’Archer & Armstrong.

Nous sommes en 1992 et le jeune Obadiah Archer a eu maille à partir avec ses parents, deux fous de dieu psychopathes, qui l’ont laissé pour mort dans un incendie dix ans plus tôt. S’il s’est juré de les retrouver un jour, et de les tuer, il a parcouru le monde depuis, et s’est formé aux arts martiaux dans un temple bouddhiste à Ladak, développant une sorte de sagesse, malgré son jeune âge (une vingtaine d’années) et surtout, une aptitude à manier le Kung Fu, ainsi qu’une petite arbalète de sa fabrication. Armstrong, quant à lui, est un homme de grande corpulence, bon vivant, adorant le vin et les belles femmes. Il prend la vie avec philosophie, bien qu’il adore la bagarre, et pour une bonne raison : il est immortel. Tous deux se croisent, par hasard (?) dans une rue de Los Angeles, un 4 avril 1992, à 17h. Et si la date est précise, c’est que l’on va comprendre au fil des épisodes que la notion de temps est toute relative dans cet univers Valiant (n’est-ce pas messieurs Einstein et Ivar ?).Pour les lecteurs français découvrant ces épisodes, mais connaissant déjà les personnages, par le biais des deux précédents recueils publiés par Bliss éditions (1), l’œuvre de Barry Windsor Smith apparaît comme une oasis rafraîchissante. Non seulement les origines de la rencontre de ces deux personnages truculents sont explicitées, mais leurs « premières » aventures en commun apportent une dose d’exotisme et d’originalité insoupçonnée.Le jeune Archer, dans sa naïveté de moine guerrier débutant, est touchant, et les dialogues, mis en place par Barry Windsor Smith, lui-même épaulé par Jim Shooter et Bob Layton sur certains épisodes sont à mourir de rire. L’auteur joue sur l’aspect répétitif de cette naïveté, apportant par là-même au duo un côté très Laurel et Hardy. Dans un univers habituellement plutôt science-fictionnel, guerrier et sérieux, alliant sorcellerie et nouvelles technologies (voir : Solar, Bloodshot, X O Manowar, le Guerrier Eternel…) c’est une respiration qui fait énormément de bien, et qui a dû, on l’imagine, permettre à l’éditeur original de rebondir jusqu’à aujourd’hui, avec le succès que l’on sait. C’est non seulement un régal de dévorer les 11 épisodes de la série originelle présentés ici, plus les deux d’« Eternal Warrior » écrits par le même auteur, mais on apprécie aussi cette opportunité patrimoniale, sachant que l’univers Valiant n’est sûrement connu, dans l’hexagone, par les plus jeunes lecteurs, que depuis sa renaissance en 2013 par les éditions Panini (lire mon article d’alors : https://nebular-store.blogspot.com/2013/10/valiant-comics-en-francais-cest.html).Si le bus volant de l’épisode final des « Déplacés temporels » invite un tant soit peu à la redécouverte de merveilleux classiques, le lecteur est projeté, scénaristiquement et graphiquement dans le début des années quatre-vingt-dix. Ceci est rendu possible, non seulement par une galerie de personnages charmants, dont la belle Andromède (Andy), géomancienne et femme d’Aram Armstrong ; Ivar, voyageur du temps, ou encore Gilad, les deux frères du même Aram, mais aussi Solar (ex Magnus) et bien d’autres, mais aussi grâce à la verve sans pareil de Barry Windsor Smith, dont le côté anglais ressort davantage dans ce dernier épisode. On peut dire qu’il se lâche avec ces « déplacés », où, en dehors du « Bus à impériale » qui s’envole, évoquant l’attrait des Britanniques pour la magie, il s’attache à développer un humour typiquement british, où de nombreux clins d’œil jouent à se cacher dans le récit. On appréciera tout particulièrement le retour de Jimi Hendrix, parmi les déplacés, demandant lorsque Solar leur ouvre le portail temporel, à rejoindre « un hôtel de Cumberland, un jour de septembre… 1972 » (sic).

Il dévoile par la même occasion, dans les épisodes précédents : « Trouble in Paradise », et « Les Trois Mousquetaires » les relations plus intimes entre Archer, Armstrong et sa « famille », le tout, dans un trip sur la Riviera et jusque dans le nord de la France, pour regagner l’Angleterre, des plus réjouissants.Un souvenir de vacances de l’auteur, sans doute ?

On rigole beaucoup dans Archer & Armstrong

Cela, ponctué, dés le début de ces épisodes, par l’écriture du journal d’Obadiah (Archer), agissant comme une sorte de voix off, au parfum délicieux, teintée à la fois de naïveté et de sagesse, permettant d’appréhender la découverte de ce monde complexe encore en construction, à hauteur d’homme.
Plus prosaïquement, pouvoir apprécier le style graphique quelque peu « vintage » et le logo originel de Valiant sur les couvertures couleur jointe, délivre un goût particulièrement sucré.Le magnifique travail de Florent Degletane, responsable éditorial pour la France, nous proposant, en sus de ces couvertures, des planches encrées non lettrées, des illustrations d’auteurs invités et celles de Barry Windsor Smith, ainsi que des couvertures de l’auteur pour d’autres séries parallèles de Valiant, ne fait que rajouter à la préciosité de cette édition. Lorsque l’on voit, de plus, quel soin a été apporté à sa réalisation bibliophile (2) : papier offset de haute qualité, couverture en papier ivoire avec vernis sélectif, et signet tissu, on se dit que cela pourrait bien l’amener à une sélection pour le prix du patrimoine à Angoulême cette année. Cela serait en tous cas largement justifié.
« Vous êtes bien sûr, monsieur Armstrong » ? Oui, archi sûr mon petit scarabée !

Culte, et chaudement recommandé.

 

Franck GUIGUE

L'édition collector

Toutes les illustrations sont :
© Valiant Entertainment.

Pour la France : © Bliss Editions.

(1) « Archer and Armstrong intégrale » (2016), et « A+A : les aventures d’Archer and Arsmtrong » (2017), Bliss comics.

(2) Une édition entièrement toilée, avec dorure au fer, limitée à 250 exemplaires a été proposée pour la version collector de la campagne Ulule.

 

 

 

« Archer and Armstrong » par Barry Windsor-Smith
Éditions Bliss comics (35€) – ISBN : 978-2-37578-197-5.

 

Galerie

6 réponses à Archer and Armstrong : déplacement dans les années quatre-vingt-dix !

  1. Crissant Clavier dit :

    Cultissime Barry Windsor Smith,oui ,mais pas mal ombrageux aussi.Ses démêlés avec les éditeurs ne se comptent plus. D’où quelques oeuvres d’importances inachevées .
    Il travaillerait depuis 1998 sur « Monsters » , une histoire au format roman graphique de 300 pages qui explore la vie de deux familles américaines différentes, reliées par un projet nazi abandonné.Avant cela il a commencé une histoire sur la Chose ,personnage phare des Quatre Fantastiques de chez Marvel Comics, et aussi une longue histoire de Superman pour DC .

    Pour Archer et Armstrong, là encore un peu fâché il a dit en 2008: « Ces dernières années, j’ai reçu des courriels me demandant de revenir à Archer et Armstrong . Ma réponse, en bref, est « Quand les cochons vont voler vers la Lune et revenir en bonne santé  » « …

    Ombrageux et excentrique aussi :puisque anglais ayant vécu aux États-Unis pendant des années, il a continué à vivre et travailler pendant longtemps en fonction du fuseau horaire de Londres .

  2. FranckG dit :

    Ah ah ! Merci pour ces anecdotes croustillantes C C. Et oui, c’est un auteur au sujet duquel je lirais bien une bio.

    • Capitaine Kérosène dit :

      A défaut d’une bio, vous pouvez lire une autobiographie partielle « Opus 1″ et 2. Ouvrage qui devait compter trois ou quatre volumes qui ne verront jamais le jour. Les livres se sont tellement mal vendus qu’ils sont soldés à un quart de leur prix un peu partout. Ce qui est injuste compte tenu de la beauté de ces deux volumes.
      On y constate que Barry « Windsor » Smith se prend pour Dr Strange. On n’est pas forcé de croire à ce qu’il raconte, mais les images sont somptueuses et les livres magnifiques.
      « Windsor « a été ajouté après qu’il se soit installé aux Etats-Unis pour faire plus british.
      Pour ma part, je n’aime pas son dessin sur Archer & Armstrong, mais c’était déjà le cas avec « Adastra in Africa ».

      • Henri Khanan dit :

        Ce serait bien de nous indiquer où les trouver à bon prix (certainement pas chez amazon ou fnac.com. Maintenant voila ce qu’en dit l’éditeur Fantagraphics With his previous book, BWS: OPUS Vol. 1 (when released, Fantagraphics’ all-time quickest selling book), Barry Windsor-Smith joined the ranks of the experiencers and researchers at the new frontiers of consciousness and the revolutionary crossroads of reality. After astonishing encounters with precognition and time loops the artist found himself on a transcendental journey into another dimension of time and space. Now, in the second volume of the OPUS series, Windsor-Smith continues his autobiography called « Time Rise. » Following his bizarre interdimensional journey, the young superstar of Marvel Comics’ Conan the Barbarian fame discovers that he has acquired advanced psychic abilities! This is the true story of the artist’s struggles to deal with the transcendental, yet maddening, effects of meta-consciousness. In addition to Windsor-Smith’s groundbreaking text, OPUS is, of course, also a deluxe art collection, featuring the renowned artist’s never-before-published paintings and drawings, as well as gorgeous, evocative artworks culled from over thirty years of comics art, comic strips, illustration, and sketchbooks.

  3. Henri Khanan dit :

    Un projet financé à 284% par ulule et ses co-financeurs, un projet d’édition qui a permis de contourner l’écueil de la diffusion-distribution, qui rappelons dépasse dans certains cas les 60% du prix de vente public.

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