« Nemesis le sorcier » par Kevin O’Neill et Patt Mills : des hérésies qui ne vous coûteront pas (trop) cher…

Un album relié classieux présente plus de 360 pages inédites en français de ce qu’il est convenu d’appeler un « classique » méconnu de la bande dessinée de science-fiction moderne. Publié originellement entre 1980 et 1984 dans la revue anglaise 2000AD, « Nemesis le sorcier » va vous retourner !

On vit vraiment une époque paradoxale pour la bande dessinée. D’un côté les auteurs se regroupent afin de faire entendre la précarité dans laquelle ils survivent, et de l’autre, la profusion des parutions de titres n’a jamais été telle, au point de sortir même des oubliettes du passé des histoires connues des seuls lecteurs assidus de revues étrangères. C’est le cas de ce « Nemesis le sorcier », dont les épisodes n’avaient jamais été proposés au public français. Pat Mills, l’auteur, explique la gestion de cet univers dans l’introduction du recueil, dont l’édition originale a paru en 2007 sous le titre « The Complete Nemesis the Warlock » (3 volumes, éditions Rebellion). C’est cette édition qui sert de base à celle, Française, orchestrée par Laurent Lerner des éditions Delirium, bien que la maquette noire et grisée, très gothique, privilégiée ici, soit beaucoup plus luxueuses et dans le ton, que le vert et noir anglo-saxon (1).

Une couverture intrigante, pour qui découvre la série, et qui pourra d’ailleurs rappeler l’univers de Philippe Druillet, entre les architectures et armures première époque de sa carrière, et son « Nosferatu » paru en 1989 chez Dargaud. De nombreux bonus ont aussi été ajoutés, dont 16 pages de couvertures en couleur, des illustrations incroyables des artistes Kevin O’Neill, Jesus Redondo, et Bryan Talbot, plus les introductions et postface des deux auteurs principaux, ainsi que leur biographie.

Dans un moyen-âge futuriste, la terre désormais baptisée Termight règne sur un empire vaste mais déliquescent. Ses chefs, les Terminators, ont lancé une croisade contre tous les aliens qui selon eux menacent ce qu’il reste des humains. A leur tête, l’implacable Torquemada, sorte de pape de l’inquisition, et pour la rébellion : le sorcier Nemesis.

À l’origine, Pat Mills et Kevin O’Neil ont inventé un récit délirant sur un tube permettant de circuler dans une citée de science-fiction, pour la revue Ro Busters. Celui-ci ayant été refusé, ils l’ont adapté pour créer « Le Tube de la terreur », publié en introduction de ce recueil et, à l’origine, dans le numéro Prog 167 de 2000AD le 05/07/1980. Les personnages de Torquemada et Nemesis apparaissent, comme les principaux rivaux, mais sans dévoiler un univers particulièrement imposant. L’amusement à improviser des auteurs sur des récits bizarroïdes les a amenés cependant au deuxième épisode : « Décharge mortelle » (Prog 178, sept 1980), où Torquemada perd sa forme physique, puis jusqu’aux épisodes « L’Épée funeste » (2000AD Sci-Fi Special, juin 1981) et « La Vie secrète du lance-éclair (2000AD Annual 1983, août 1982), ces deux derniers étant intégrés ici dans le quatrième livre de Nemesis, en fin de volume. Les livres un, deux et trois révélant l’univers finalement né de l’imagination débordante des auteurs, après qu’ils se soient échauffés. Un univers mixant, si l’on voulait aller très vite : la sauvagerie de « Slaine », et ses aspects moyenâgeux « fantasystes », et la science-fiction d’un « Judge Dredd » pour la technologie, et l’aspect fin du monde.

À la lecture de « Nemesis le sorcier », et au fur et à mesure que l’on dévore les chapitres (les « livres »), le sentiment d’être face d’une œuvre exceptionnelle se fait de plus en plus fort. L’originalité de l’histoire est telle, l’imagination graphique utilisée pour illustrer ce monde de science-fiction démoniaque, si intense, riche et déroutante, que l’on se revoit en train de découvrir les pages de « Jerry Cornélius » du grand Moebius, lorsqu’il imaginait un récit « en forme d’éléphant » (2). Ce qui pourrait repousser tout lecteur non averti, ou avec un background culturel peut-être insuffisant, se situe d’ailleurs certainement dans ces pages au graphisme gothique puissant, pour ne pas dire déroutant, dont les formes anguleuses et les aplats de noir, tout comme les trames, sont parfois alternés avec de superbes pleines pages, grouillant de traits, évoquant, on l’a déjà dit, les premiers Philippe Druillet, mais aussi par moment Victor de la Fuente, ou Battaglia. Et c’est ce qui est étonnant, connaissant par ailleurs les autres comics de Kevin O’Neill. Ici, se cachent dans certaines cases des détails incroyables, que l’on pourrait croire de trop, mais dessinées en fait totalement au service de la narration. Rien ne la gâche, laissant exploser à chaque page un soupir de grand respect pour les auteurs.

Lorsque je parle de Kevin O‘Neil, c’est sans compter sur les magnifiques pages de Jesus Redondo (livre deux), mes préférées. Toute la démesure propre à la revue 2000AD, dont se sont déjà montrés capables ces auteurs par ailleurs (robots géants, corps métalliques guerriers sculpturaux, aliens et humains difformes, grande pollution, scènes de bataille puissantes…) est présente. Toutefois, si l’on s’arrêtait à cet aspect formel, nul doute que la plupart des publications du label Delirium pourraient être jugées non adaptées à une grande partie des lecteurs. Aussi, partant du principe qu’un épais volume de bande dessinée traitant d’un sorcier intergalactique cornu portant sabots demande un minimum d’implication, ou en tous cas d’immersion dans l’œuvre, on fera l’effort de rentrer dans l’histoire, et là…la surprise est de taille.Pat Mills a fixé le niveau très haut, et sans doute seul les vrais habitués de romans de science-fiction, ne seront pas autant surpris qu’un amateur lambda de comics, même exigeant, qui découvrirait « Nemesis », comme beaucoup risquent de le faire aujourd’hui. Arriver à mixer avec autant de talent le domaine sword and fantasy et science-fiction, tout en faisant passer, comme il sait si bien le faire, des messages clairs sur la dictature, les guerres de religion, l’esclavagisme, la xénophobie, le machisme, l’écologie… n’était pas chose aisée et le pari a été réussi. Néanmoins, le comics étant ici le cœur du sujet, il est impossible de séparer le fond de la forme, conférant à cette œuvre inédite en français un statut culte immédiat dans notre pays, et de fait, rétroactivement, puisqu’elle l’avait déjà par ailleurs, auprès d’amateurs chevronnés ou des voisins anglo-saxons.« Nemesis » fait partie de ces repères bibliophiles marquant de leur feu la nuit étincelante de l’univers des bandes dessinées, et de ces récits dont la richesse est telle qu’il est difficile d’en résumer les nombreux détails savoureux. Comme le suggèrent implicitement eux-mêmes – et avec un humour certain – les auteurs, dans les cartouches des premières pages de chaque épisode, en signant « Manuscrit : frère Mills, Artwork : frère O’Neill, » (ou frère Jesus Redondo, voire Bryan Talbot), « Nemesis le sorcier » a été créé comme un trésor incunable provenant du passé, et possède à ce titre de nombreuses enluminures, digne de sa valeur. Laurent Lerner l’a bien évidemment compris parmi les premiers, lui qui a été capable de le dénicher, lui a offert une reliure noire toute neuve digne d’un prince (du mal), l’a fait traduire impeccablement et avec humour par Philippe Touboul, et lui a ajouté un signet tissu, pour servir les lecteurs érudits que vous êtes.
« Credo Némésis » !

Franck GUIGUE

La classe espagnole au service de l'horreur... (Jesus Redondo)


(1) Une édition collector anglaise. En partenariat avec les éditions Rebellion, éditrices de la revue 2000AD, le savoir-faire français des éditions Délirium a été sollicité pour proposer une édition collector de cette intégrale aux publics anglo-saxons. Seulement 250 exemplaires, repris sur la même maquette que la Française, avec bonus donc, ont été annoncés grâce aux moyens de communication habituels, et ont été vendus et épuisés en 24 h ! Un succès qui donne le ton…https://downthetubes.net/?p=110679&fbclid=IwAR2hJrbVyY2qOhVOJ0fPw1vCbUbYC2q7m61nO9UAGpmIQBBFVIIwKQ535Kc

(2) « On peut très bien imaginer une histoire en formed’éléphant, de champ de blé, ou de flamme d’allumette soufrée » — Mœbius, éditorial de Métal Hurlant n°4, 1975. Étonnant d’ailleurs de citer cette œuvre et cet auteur, lorsque l’on voit avec quel zèle les auteurs de Nemesis se sont aussi emparés, à leur manière, de l’univers sombre et fantastique de Mickael Moorcock. (Jerry Cornélius étant l’un de ses personnages).

Les origines de Torquemada, par Jesus Redondo

« Némésis le sorcier : les hérésies complètes T1 » par Kevin O’Neill, Jesus Redondo, Bryan Talbot et Patt Mills
Éditions Délirium (35 €) – ISBN 979-10-90916-52-4

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