« Les Sanson », une trilogie pour des bourreaux de travail

De 1688 à 1847, la famille des Sanson fut la plus célèbre de France en matière d’exécutions capitales. Être bourreau de père en fils ne fut cependant pas une sinécure. Et que penser si l’on rajoute à cette sinistre destinée un bien sombre pacte : pendant des décennies, un personnage terrifiant semble rajeunir et influencer le cours de l’Histoire en se délectant du sang des condamnés… Achèvement d’une passionnante trilogie débutée en février 2019, l’ultime opus paru en ce début septembre chez Vents d’Ouest consacre le duo formé par Patrick Mallet (« Achab », « Fouché ») et Boris Beuzelin (« Mort linden », « Carton blême) : en bref, vous ne couperez pas à cette lecture, qui est tout sauf une torture !

Couvertures du T1 et du T2 ; les débuts d'une vocation (planches 1 et 4 issues du T1, Glénat 2019)

Sous son sanglant visuel, la couverture du premier tome de « Les Sanson ou l’Amateur de souffrances » annonçait la couleur : un récit à l’évidence sombre mais méticuleusement documenté, reprenant entre histoire, esprit romanesque et fantastique la véritable vie de chacun des membres de la famille normande des Sanson. Après plus de cinq années de travail scénaristique et graphique, les auteurs et leur éditeur choisirent de condenser en trois tomes (parus en février, mai et septembre 2019) les six volumes initialement prévus. Au total, ce sont pas moins de 282 planches qui auront donc été réalisées, au profit d’albums divisés chacun en deux parties : chaque Sanson (Charles-Louis et Charles II ; Jean-Baptiste et Charles-Henri ; Henri et Henri-Clément) est décrit comme devant à la fois s’accoutumer à son terrible métier et aux nouvelles méthodes d’exécution, et devant en parallèle s’acclimater de la présence et des manipulations du mystérieux « amateur de souffrances ». Au fil des épisodes, les lecteurs découvrent d’abord comment, sous le règne de Louis XIV, Charles Sanson devient à Dieppe le gendre et l’aide du bourreau Pierre Jouenne : avec humanité, il expliquera à son fils « J’ai appris à flageller, j’ai appris à marquer au fer rouge. J’ai appris à mutiler les yeux, la bouche, la langue, les oreilles, les dents, les bras, les mains et les pieds, et même le cœur. […] J’ai appris à mettre au pilori ou en croix. J’ai appris à rouer, jusqu’à ce que mort s’ensuive, à pendre, à décapiter. J’ai même appris comment brûler un condamné sur un bûcher. Par contre, je ne crois pas que l’on s’habitue jamais à tuer un homme […]. » Tirant les ficelles du crime et du sang, ne venant que pour se repaître du spectacle des exécutions publiques, une créature invulnérable semble traverser les âges : assimilé successivement à Gille de Rais, au marquis de Sade, à Dracula ou à Jack l’éventreur, « l’Amateur de souffrances » n’est que l’arbre qui cache la forêt. Les Sanson découvriront en effet que c’est toute une confrérie du même type qui diligente dans l’ombre toute la machinerie de l’Histoire, exécutant au besoin un monarque, déclenchant une Révolution ou plaçant des complices influençables (chaque Amateur étant aussi un grand hypnotiseur en puissance) aux postes-clés.

Quand torture, voyeurisme et sadisme ne font qu'un (T1, p. 54 - Glénat 2019)

Habit de bourreau en 1798 (Musée de la Révolution française)

T1 (planche 8 ) : un bon exemple du travail de composition documentaire et des nombreuses recherches de personnages exigées par cette trilogie.

Le canevas scénaristique que nous avons exposé se décrypte en couverture : à l’avant-plan, un Sanson baignant en grande partie dans le sang d’un condamné invisible semble songer tant à son impitoyable métier qu’aux divers suppliciés passés entre les mains de la justice royale. La roue, le billot et la guillotine témoignent à leur manière des époques successives, tandis que la scène est contemplée par une silhouette satanique et démiurgique dont la noirceur d’âme ne fait aucun doute, en dépit de son port aristocratique. Il s’agit bien sûr de « l’Amateur de souffrances », nemesis éternel dont les origines seront expliquées dans la seconde partie du dernier volume : personnage maudit digne de Faust, l’homme sera le premier d’une lignée d’individus tous « prédisposés au spectacle de la souffrance, et en fait des amateurs condamnés à sans arrêt s’en nourrir pour survivre » (T3, p. 41, cases 6 et 7). Leitmotiv scénaristique de la trilogie, ce passage d’énergie vitale conduit en grande part un récit qui jongle avec les impératifs historiques (Terreur et début du XIXe siècle dans le dernier volume). Parmi les exécutions les plus célèbres figurent celles du bandit Cartouche (1721), du régicide Damiens (1757), du militaire Lally-Tolendal (mal décapité en 1766 !), de Louis XVI et Marie-Antoinette en 1793, de l’escroc Lacenaire en 1836. La dynastie des Sanson prendra fin en 1847, en raison des scandales liés aux dettes de jeu et à l’homosexualité d’Henri-Clément (détails non repris dans la présente trilogie). La charge, faut-il le rappeler, perdurera jusqu’en 1981 et l’abolition de la peine de mort après le magnifique combat de Robert Badinter (voir notre chronique sur l’album réalisé en mai dernier par Malo Kerfriden et Marie Gloris-Bardiaux-Vaïente). Précisons que la trilogie des « Sanson », loin de vanter la peine de mort, s’interroge à chaque page sur sa nécessité, son horreur, ses contradictions ou ses erreurs (combien de condamnés exécutés par vengeance ou pour le crime commis en réalité par un autre ?). Au fil des pages, la seule vérité qui émerge est la suivante : le bourreau et sa victime ne font qu’un au moment de la mise à mort. Pierre angulaire d’une société longtemps marquée par la loi du talion, le bourreau était le masque de la justice immanente.

Recherches pour la couverture du T1

Pour compléter cet article, nous avons posé les questions suivantes aux auteurs :

Boris Beuzelin, comment s’est présenté ce projet et quelle a été votre réflexion autour des visuels de couvertures ?

B. B. : « Je suis une sorte de pièce rapportée, issu d’un mariage organisé par notre éditeur commun, directeur du label Treize Etrange. On m’a donc proposé de travailler sur cette série qui m’a de suite enthousiasmée, malgré la crainte première d’aborder un sujet historique, ce que je n’avais jamais traité jusqu’alors. Pour les visuels, l’idée première était d’essayer de mettre au point une sorte de charte graphique pour unifier les trois tomes de la série. Je tenais à jouer avec des gravures anciennes, mais il ne subsiste presque rien de cette volonté initiale, l’éditeur préférant l’idée plus simple d’utiliser à chaque tome un mode d’exécution différent, présenté avec le « Sanson héros de l’opus ». »

Recherches pour la couverture du T2

De votre côté, Patrick Mallet, comment avez-vous eu l’idée de traiter un tel sujet, historiquement et thématiquement très dense ?

P. M. : « J’avais lu « Hautes-Œuvres » de Simon Hureau (La Boîte à bulles, 2008), et je l’avais rencontré lors d’une dédicace ; au cours de la discussion, il me parle de la famille des Sanson, que je ne connaissais pas. J’accroche immédiatement au côté à la fois étrange et historique de cette famille pas comme les autres. Je commence à me documenter, et je lis « Bourreaux de père en fils » par Bernard Lecherbonnier (sur le conseil de Simon ; 1989, rééd. Albin Michel en 2016), mais aussi les « Mémoires » des Sanson, écrites sur commande (et avec de l’aide) par leur dernier représentant, Charles-Henri (en 1830). De ces lectures, je tire une autre idée : faire de ces bourreaux non pas les méchants (comme on s’y attendrait) de mon histoire, mais les héros. »

Recherches pour la couverture du T3

Quid justement du ou des grands méchants de ce récit ?

P. M. : « Cela veut dire qu’il faut opposer aux Sanson un adversaire. Mais qui pourrait entrer en lutte avec des bourreaux ? Je me souviens alors d’une autre lecture, assez ancienne celle -là : « Le Convive des dernières fêtes » de Villiers de l’Isle-Adam (1893). Dans cette courte nouvelle, le narrateur voit à une fête libertine un homme pâle qui ne prend part à aucune réjouissance. Au petit matin, il quitte la fête non sans expliquer qu’il n’était là que pour passer le temps, car il a rendez-vous avec une exécution à l’aube. Un peu de recherche me met sur la piste des « amateurs de souffrances », personnages apparemment réels de nobles qui voyageaient de ville en ville pour assister aux exécutions. Je tiens alors mon « méchant ». Pour corser le tout, et comme j’aime le fantastique, j’en fais une sorte de « proto-vampire » qui ne se nourrit pas de vrai sang mais de celui, symbolique, qui coule lors des supplices. Pour que cet antagoniste perdure tout au long de la lignée, je lui donne cette vie étrange, qu’il consomme plus vite, mais qu’il régénère à la vision de la souffrance. Les Sanson vont être choqués par cet être qui vient se repaître du spectacle de la souffrance qu’ils doivent infliger. Eux voient leur travail comme le dernier rouage d’une justice certes cruelle mais nécessaire. Rappelons qu’ils ne torturent pas pour extorquer les aveux (cela se passe avant, au Châtelet) ; ils ne font qu’appliquer la peine prévue par la loi. Cet homme qui vient au premier rang, et qui rajeunit en voyant une mise à mort, leur renvoie toute la cruauté de ce système. Ils vont se transmettre d’une génération à l’autre, en même temps que les secrets de leur art, les maigres informations qu’ils arrivent à obtenir sur celui qu’ils ont eux-mêmes baptisé l’Amateur de souffrances. »

Ce projet est passé au final de 6 à 3 tomes : pourquoi ce choix, qui impliquait un énorme travail en amont, aux vues de la pagination conservée ?

P. M. : « Le projet est validé, et c’est Fred Mangé qui nous fait nous rencontrer, Boris Beuzelin et moi. L’éditeur décide de dessiner la série dans son ensemble, avant de publier quoi que ce soit, pour que le lecteur n’ait pas longtemps à attendre entre chaque volume : cela explique pourquoi vous avez eu les 3 volumes dans la même année (mais nous sommes dessus avec Boris depuis 6 ans !) Pour la petite histoire, la série devait à l’origine sortir en 6 volumes (1 par génération), puis cela a été ramené à 3 volumes avec 2 chapitres à l’intérieur. »

Merci pour l’explication de ce mode d’exécution… capital !

Philippe TOMBLAINE

« Les Sanson et l’amateur de souffrances » T1 par Boris Beuzelin et Patrick Mallet
Éditions Vents d’Ouest (17,50 €) – ISBN : 978-2-344-01056-3

« Les Sanson et l’amateur de souffrances » T2 par Boris Beuzelin et Patrick Mallet
Éditions Vents d’Ouest (17,50 €) – ISBN : 978-2-344-01056-3

« Les Sanson et l’amateur de souffrances » T3 par Boris Beuzelin et Patrick Mallet
Éditions Vents d’Ouest (17,50 €) – ISBN : 978-2-344-01057-0

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3 réponses à « Les Sanson », une trilogie pour des bourreaux de travail

  1. FranckG dit :

    Quel beau thème. Et quelle belle réussite apparemment. Je n’avais pas vu passer cette trilogie.
    « vous ne couperez pas à cette lecture, » > Il fallait l’oser, tout comme la conclusion ;-)
    Merci Philippe.

  2. Olivier Northern Son dit :

    6 ans de préparation : de véritables bourreaux de travail!

  3. Brigh dit :

    Un mariage réussi !

Répondre à Olivier Northern Son Annuler la réponse.

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