« Lost Dogs » de Jeff Lemire : petit par le format, grand par l’émotion

Jamais publié en France ; partie immergée du travail d’un auteur devenu incontournable depuis, « Lost Dogs » est l’alpha de Jeff Lemire, ce par quoi tout a commencé pour lui. Ce mois d’août signe désormais la fin d’un suspens tenu depuis 14 ans : allait-on pouvoir lire cette pièce manquante ?
La réponse est oui, deux fois oui. Et cela valait le coup d’attendre.

Jeff Lemire est un auteur et un artiste génial, en pleine ascension depuis une dizaine d’années. Tout ce qu’il touche ne se transforme pas en or, mais, une fois publié, peut être acheté les yeux fermés, tant son univers créatif est riche. Qu’il soit au scénario, au dessin, ou au deux, puisqu’il maîtrise le deuxième, à sa façon, d’aussi belle manière, dans un style alternatif faussement naïf, il fait mouche. Influencé  au départ, on le devine, même si involontairement, par des souvenirs personnels (voir « Essex County » , « Royal City »…mais aussi dans une certaine mesure « Ad After Death», pourtant écrit par Scott Snyder), il a su s’engager dans des récits de science-fiction complexes et leur apporter une touche à la fois très sérieuse, adulte et poétique. Il a aussi conquis les gros éditeurs que sont Marvel et DC en leur proposant sa patte sur des licences pourtant mille fois scénarisées.

Il restait pourtant en France un titre indisponible à sa bibliographie :  son tout premier petit comics autopublié grâce à une bourse Xerox en 2005 : « Lost Dog ». Dans ce récit sombre, se déroulant au tout début du XIXe siècle, dans une ville portuaire de nouvelle Angleterre, on l’imagine, on suit la triste descente aux enfers d’un agriculteur à la stature de géant, vivant tranquillement avec sa femme Lucy, leur fille d’une dizaine d’années et leur petit chien Pee Wee.
Un jour qu’ils descendent à la ville pour une virée (belle scène de découverte d’un film burlesque dans un des premiers cinémas), et alors qu’ils s’aventurent ensuite sur les quais pour admirer les bateaux, ils se font agresser mortellement par une bande de malfrats. Le drame est horrible, et le géant finit balancé à l’eau, laissé pour mort. Repêché in extremis par des pécheurs, il va avoir l’opportunité de venger sa famille, et retrouver peut-être une fierté… ou pas.

« Lost Dogs, est un événement éditorial et on ne remerciera jamais assez la petite (mais costaude) structure Komics Initiative, qui lance là une nouvelle collection de comics brochés « Comics initiative présente » (1) pour nous permettre de découvrir en français cette œuvre primale d’un très grand artiste. « Lost Dogs » possède cette aura d’œuvre première, ébauche d’un univers en expansion, que l’on ressent dès les premières pages. Le dessin au feutre, lâché, et les deux seules couleurs : rouge et noir apportent un ton si particulier, si « amateur » serait-on tenté de dire qu’il est immédiatement fascinant. Tout fan de Jeff Lemire attendait secrètement cet instant. Celui de pouvoir se plonger dans ce récit inédit. On rentre dans l’histoire avec appétit, et appréhension, justement à cause de ce dessin un peu particulier, mais l’on s’y noie ensuite avec délectation, sans lâcher prise, jusqu’au final, qui nous scotche. Lire « Lost Dogs » est une expérience unique, parce que l’on est sûr de tenir là un pilier de la scène alternative du roman graphique, même si, immanquablement, on ne pourra s’empêcher de penser à l’excellent « Big Man » de David Mazzucchelli,  paru en 1998 (Cornelius), abordant deux thèmes sensiblement proches : Le gigantisme et la solitude. Cela dit, ce qui frappe avant tout dans cette première œuvre, c’est le ton résolument noir et désespéré de l’histoire, qui heurte quelque peu le lecteur. « Lost Dogs » dérange, mais il le fait avec beaucoup de poésie et de charme, sans doute grâce à l’atmosphère si particulière de ce début de siècle passé, façon « Freaks » (Tod Browning) , « Elephant Man » (David Lynch) ou, plus récemment la série « Penny Dreadful ». C’est ce qui en fait un roman graphique essentiel.

Le livre , édité avec rabats, est accompagné d’une petite biographie de l’auteur, d’un avant-propos de Mickaël Géreaume, d’une introduction de Timothy Callahan, une de l’auteur (réalisée à l’occasion de la publication du comics chez Top Self en 2012), d’une interview donnée en 2016 à Angoulême, et une d’une belle illustration couleur de Laurent Lefeuvre, réalisée pour l’occasion de cette parution française. Celle-ci a d’ailleurs fait l’objet d’un poster, offert aux participants du projet participatif Ullule ayant permis cette édition.
Merci Jeff Lemire pour ce trésor demeuré top longtemps « caché », et merci à Komics Initiative, qui porte vraiment bien son nom.

Franck GUIGUE

(1) Disponible aussi dans cette collection :
« Bad World + Do Anything » par Warren Ellis et Jacen Burrow
« Les Contes du givre » par Josselin Billard.

« Lost Dogs » par Jeff Lemire (112 pages)
Éditions Komics Initiative (16€) – EAN : 978956016557

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