Blake et Mortimer : Schuiten et les mystères d’une oeuvre pharaonique

François Schuiten signant un « Blake et Mortimer » ! Avec cette annonce officielle inédite effectuée en octobre 2015, Dargaud faisait alors plus d’un heureux, chaque bédéphile étant curieux de voir ce que le dessinateur des « Cités obscures » pourrait apporter à l’univers anticipatif d’Edgar P. Jacobs. Finalisé près de quatre années plus tard, cet autre regard qu’est « Le Dernier Pharaon » signe probablement le démarrage d’une série de one-shots parallèles à la saga initiale, permettant d’ouvrir son formidable potentiel à des créations enfin affranchies du seul cadre des années 1950. En l’occurrence, au scénario de ce « Dernier pharaon », Thomas Gunzig et Jaco Van Dormael se jouent avec habileté des références et des nouveautés : voici que le Palais de Justice de Bruxelles émet d’étranges radiations électromagnétiques, menaçant d’effacer à terme une bonne part des données informatiques mondiales. En dépit de leurs âges avancés, Blake et Mortimer vont devoir repartir en mission et retrouver la mémoire de leurs lointaines aventures égyptiennes…

Crayonné original pour la couverture de la version classique

Crayonné pour le visuel de la version demi-format et couverture finalisée (Dargaud - 2019)

Créer un album de « Blake et Mortimer » est toujours un défi technique et chronologique : égaler Jacobs (1904 – 1987) durant 64 ou 62 planches n’est pas chose aisée, ce d’autant plus que les lecteurs attendent désormais chaque année un nouvel opus aussi riche en détails graphiques qu’en récitatifs romanesques. Chez Dargaud, le directeur éditorial Yves Schlirf n’a donc pas eu d’autres choix que de multiplier les équipes capables d’œuvrer dans la Ligne claire : après le duo Yves Sente – André Juillard (7 tomes réalisés depuis 2 000 et un nouveau à venir sur le thème des légendes celtiques arthuriennes), après Jean Van Hamme et Ted Benoit, René Sterne, Jean Dufaux et Antoine Aubin, ce sont notamment les Hollandais Peter Van Dongen et Teun Berserik (associés au scénario d’Yves Sente) qui ont publié en 2018 la première partie de « La Vallée des immortels » (voir notre article sur cet album écoulé à plus de 280 000 exemplaires ; la seconde partie, « Le Millième bras du Mékong » est annoncée pour l’automne 2019). Parmi les titres en cours de réalisation pour les trois années à venir : « Huit heures à Berlin » (Antoine Aubin, Jean-Luc Fromental et José-Louis Bocquet, 2020), une suite à « L’Onde Septimus » (par Christian Cailleaux, Étienne Schréder et Jean Dufaux) et « Le Dernier Espadon » (par Peter Van Dongen, Teun Berserik et Jean Van Hamme). Ce n’est pas tout ! Non seulement car les coulisses créatives passionnent aussi les fans (voir la republication complétée fin 2018 de « L’Héritage Jacobs » par Jean-Luc Cambier et Éric Verhoest ou « La Machine Jacobs » de Pierre Sterckx (2017)), mais aussi parce que Dargaud cherche à élargir son offre. Est ainsi prévue une gamme d’ouvrages – proposés au format à l’italienne – tous dignes de « L’Aventure immobile » (Convard et Juillard, 1998) et imaginés par différents écrivains. Le premier de ces récits illustrés sera réalisé par François Rivière et Jean Harambat, récent Prix Goscinny 2017 pour son « Opération Copperhead ».

Crayonné pour "Le Millième bras du Mékong" (Dargaud et Centaur Club - 2019)

Sérigraphie Schuiten (2019)

Couverture du dossier de presse du "Dernier pharaon" (Dargaud - 2019)

Affiche pour l'exposition consacrée à la Maison Autrique (Bruxelles, 2019)

Affiche pour l'exposition consacrée au 24e Festival d'Amiens

Une référence au "Rayon U" (E. P. Jacobs, 1943 ; encre de Chine et gouache, 32 x 32 cm)

La première difficulté à résoudre pour Dargaud avec « Le Dernier Pharaon » fut probablement de savoir où et comment imbriquer cet album, dans ou hors collection principale. Arrivée actuellement au 25e opus avec « La Vallée des immortels T1 », la série pouvait difficilement coïncider en 2019 avec un 26e tome qui ne soit pas la suite directe du précédent. L’on pouvait bien sûr imaginer que « Le Dernier pharaon » ne paraisse qu’en 2020, mais comment expliquer le décalage de style (des cadrages plus vastes, un dessin non exclusivement ligne claire) et de ton (des héros vieillissants) entre cette nouveauté et les volumes précédents ? C’est en conséquence et en toute logique – à défaut de la création d’une série équivalente aux « Spirou vu par » chez Dupuis – que « Le Dernier pharaon » rejoint (en 11e position et sous l’intitulé « Une aventure de Blake et Mortimer ») la gamme parallèle « Autour de Blake et Mortimer ». Rappelons que cette dernière rassemble aujourd’hui les divers ouvrages proposés par Dargaud autour de l’œuvre phare de Jacobs : citons par exemple « L’Aventure immobile » (T5 actuel), « Jacobs : 329 dessins » (2014, T6), « Les Trois Formules du Professeur Satō : découpage original » (T10, 2015) ou ce prochain catalogue d’exposition consacré à « Blake et Mortimer au Musée des Arts et Métiers » (T13) à paraître le 28 juin prochain (voir le site de cet événement ainsi que les objets et planches exposées). Un choix logique de la part de Dargaud, qui permettra précisément d’intégrer les diverses approches, analytiques, patrimoniales, artistiques, de « Blake et Mortimer ». Un choix justifié également par la trame de ce nouvel opus, où il est beaucoup question de souvenirs, de secrets et de mémoire – oubliée ou retrouvée – liée aux grandes aventures vécues par notre flegmatique duo « so british », à commencer par « Le Mystère de la Grande Pyramide » et « Le Piège diabolique ».

Affiche pour l'exposition Jacobs au musée des Arts et Métiers (Paris, 2019)

Schuiten, des "Cités obscures" au "Dernier pharaon" : l'architecture en perspective

Sérigraphie Schuiten (2019)

Le Palais de Justice de Bruxelles au début du XXe siècle

« Par Horus demeure ! », que ce soit par son titre, ses visuels de couverture ou le synopsis de son intrigue, chacun aura deviné que « Le Dernier pharaon » est hanté par l’esprit fantastique du « Mystère de la Grande Pyramide », diptyque publié au Lombard en 1954 et 1955. Alors que Toutânkhamon est lui-même au cœur de l’actualité culturelle parisienne, voici que l’Égypte antique se rapproche de Bruxelles et de son palais de Justice, dans une atmosphère – mêlant inondations, énigmes scientifiques et monstres tentaculaires – qui rappellera tant Tardi et « Adèle Blanc-sec » que Jules Verne, H.-G. Wells, Valérian (« La Cité des eaux mouvantes », 1970) ou quelques scènes du « Rayon U ». Pour l’occasion, Schuiten a multiplié les visuels évocateurs : couvertures couleurs de la version classique (96 pages), de la version demi-format (176 pages couleurs ; version limitée à 8 000 exemplaires), de la version Canal BD (limitée à 2 000 exemplaires, frontispice offert), du tirage luxe noir et blanc pour les bibliophiles (à paraître en fin d’année), de ce carnet d’esquisses préparatoires (32 pages, 799 exemplaires) réalisées lors de deux séjours de repérages sur le plateau de Gizeh (à l’occasion du projet franco-égyptien ScanPyramid, réalisé en 2016 et 20017) ou, encore, de l’affiche dédiée aux prochains « Rendez-vous de la bande dessinée d’Amiens » (1er et 2 juin) qui consacreront une grande exposition au « Dernier pharaon », en présence des auteurs. Idem pour cet autre affiche annonçant une exposition dédiée à la Maison Autrique de Bruxelles ou ce portfolio « Variations » (6 illustrations (60 x 80 cm) dont une utilisée pour la couverture du mensuel dBD n° 134 de juin 2019) imprimé en seulement 21 exemplaires (numérotés/signés) par Champaka.

Sérigraphie hommage à Jacobs (Schuiten et Archives internationales, 1993)

Crayonnés de Schuiten sur le plateau de Gizeh

Crayonné de la planche 1 et page finalisée (couleurs par Laurent Durieux)

Schuiten, qui avait notamment été l’auteur en 1993 d’une très belle sérigraphie en hommage à Jacobs et la « Marque jaune » pour Archives internationales, était l’homme-clé idéal pour ce projet… non dénué de risques. Osons le dire : le fait de proposer un album alternatif expose potentiellement ses auteurs aux foudres et vives critiques des lecteurs traditionnels de « Blake et Mortimer » ! Et même un album ancré dans la série officielle peut entraîner une salve d’interrogations ou d’incompréhensions scénaristiques (ce fut par exemple le cas pour « L’Onde Septimus » en 2013 ou pour « Le Bâton de Plutarque » en 2014)… Intelligemment, l’écrivain Thomas Gunzig et le cinéaste Jaco Van Dormael (coauteurs du film primé « Le Tout nouveau Testament » en 2015) n’ont pas cherché cette fois-ci à initier une suite ou un prequel à l’un ou l’autre des tomes légendaires signés par Jacobs, mais bien à faire référence à l’esprit du mythe. Cet angle judicieux prend sens dès lors que Mortimer, revenu de sa morose retraite londonienne, se met à explorer le palais de Justice bruxellois avec Henri, le gardien des lieux qui lui sert de guide. Cage de Faraday, portes, chemins inconnus, passages vers d’autres réalités insoupçonnables, alternance entre rêve, cauchemar et réalité ? Rien de surprenant chez François Schuiten, qui a déjà relié de semblables manières ces « Cités obscures » (« Samaris », « Urbicande » ou… « Brüsel ») tout en soulignant son indéfectible amour des architectures élancées. Précisons que ce projet n’est pas entièrement original : sur le bout d’un de ses carnets de notes retrouvés par hasard, Jacobs avait lui aussi imaginé les embryons d’une aventure similaire ! Olrik tentait de s’infiltrer au sein du palais de Justice bruxellois pour y prendre le contrôle des studios de la radio-télévision belge qui existaient à l’époque sous la coupole. Monstre de pierre de 26 000 m² (imaginé en 1883 par Joseph Poelaert) ayant nécessité vingt ans de travaux, recouvert depuis quarante ans par des échafaudages nécessaires à sa rénovation, le Palais de Justice est un site ouvert à tous les possibles, pour ne pas dire toutes les constructions romanesques. Exit Olrik, mais avec sa zone irradiée à la manière de Tchernobyl, sa menace nucléaire, son savant fou et ses dérèglements climatiques dignes de « SOS Météores », l’intrigue du « Dernier pharaon » ne s’épargne aucun effet apocalyptique ni rappel au grand canevas jacobsien. Alors que Schuiten lui-même s’interroge à 63 ans sur son avenir d’auteur et la parution de cet (éventuel) ultime album de sa carrière, l’intrigue entérine-t-elle pour autant la fin de « Blake et Mortimer » ? Non, bien au contraire, car les héros sont (souvent) immortels, mémoire d’images oblige.

Couverture pour la version luxe (Dargaud 2019)

Sérigraphie Schuiten (2019) et couverture pour dBD n° 134 de juin 2019

Crayonnés pour les pages 50 et 52 de "Le Dernier pharaon"

Présentoir cartonné (PLV Dargaud) pour la parution de l'ouvrage

Philippe TOMBLAINE

« Autour de Blake et Mortimer T11 : Le Dernier Pharaon » par François Schuiten, Laurent Durieux, Thomas Gunzig et Jaco Van Dormael
Éditions Dargaud (17,95 €) – ISBN : 978-2870972809
Version demi-format (29, 95 €) – ISBN : 978-2870972830

Galerie

9 réponses à Blake et Mortimer : Schuiten et les mystères d’une oeuvre pharaonique

  1. PATYDOC dit :

    Bonjour – Je pense que vous pourriez vous fendre d’une présentation de Jaco Van Dormael car ce n’est pas tous les jours qu’un réalisateur de cinéma de premier plan se transforme en scénariste de BD (le scénar de « Toto le héros » est pour moi un modèle du genre). Alors que Schuiten est plus que connu par nous tous.

  2. Michel Dartay dit :

    Cet album est magnifique! La passion de Schuiten pour Bruxelles y est évidente!

  3. Jarolg dit :

    Un hors-série: c’est ainsi qu’aurait dû être présenté par Casterman l’album d’Alix de David B. C’est bien plus clair chez Dargaud avec Blake et Mortimer…

  4. Brigh dit :

    Enfin, l’album que j’attendais pour ces reprises de Black et Mortimer.
    Il s’agit d’une belle et intéressante appropriation par les auteurs de l’univers de Jacobs.
    Je le rapproche ainsi du Valérian de Larcenet, du Lucky Luke de Bouzard … C’est en laissant à des auteurs différents prendre en main un univers fortement balisé que l’ensemble évolue.

  5. FranckG dit :

    Merci pour cet article richement illustré qui nous fait profiter d’images inédites, voire tirées du dossier de presse. C’est apprécié. J’ai hâte en tous cas de lire cet album.

    Bien cordialement,

  6. Kroustiliyon dit :

    Je l’ai lu et regardé hier, et j’étais dans un autre monde. Que du mystère… Et surtout : les couleurs SPLENDIDES !! Merci à l’équipe pour le rêve, et bravo… ça est du belge, tedjoss !!

  7. FranckG dit :

    Oui, lu aussi avec délectation hier. Superbe album, tant sur le fond que sur la forme. Curieuse impression que de dévorer un Blake et Mortimer dessiné par Schuiten. On a l’impression de deux mondes se télescopant, se mélangeant, et.. c’est ma foi très agréable. J’aime bien aussi le choix du papier mat épais, qui révèle toute la hauteur du dessin de l’artiste. La pagination de 91 pages permet de prendre son temps et c’est appréciable. Quant au ton développé, et le fait de faire vieillir nos héros, cela est bien vu et amène de belles surprises… (chut !) Une réussite.

  8. Scheins Raoul dit :

    Un ratage complet pour un Blake et Mortimer. Connaissant le dessin de Schuiten depuis 40 ans j’attendais le canevas habituel soit des beaux décors et des personnages quelconques. Cet objectif a été atteint! Par contre, et c’est cela que je ne digère pas dans le présent volume, le scénario est nul. Or, ce qui fait pourtant l’ossature d’un Blake et Mortimer c’est un scénario digne de ce nom (je ne parle pas ici des scénarios de 95% des albums sortis après le décès d’E.P.Jacobs). Il suffirait pourtant de partir des zones de mystères qui subsistent dans la vie de l’architecte du palais de justice de Bruxelles (voir pour commencer la page wikipédia qui lui est dédiée) et de vraiment vouloir parler de l’histoire ancienne de Bruxelles au lieu de partir dans une uchronie eigthies à la sauce écolo/anticapitalisme mondial (c’est tellement mode et donc assez probablement tellement vite démodé ce qui est loin d’être le cas des Blake et Mortimer dans leurs réflexions générales cfr. « le piège diabolique »). Ledit scénario, si on peut l’appeler ainsi, laisse des trous béants dans le déroulement d’une action pourtant étirée sur 90 planches et n’apporte RIEN quand on a refermé l’album…. Si cela s’était appelé « Brüsel 2″ j’aurai compris mais là l’hommage à Jacobs ressemble surtout à une célébration autocomplaisante de l’oeuvre de Schuiten (estimable et impressionnante sans devoir y attirer nos héros jacobsiens) et cela semble plus être dans le chef de l’éditeur un »coup » éditorial qu’on espère profitable (comme toutes les albums postérieurs au décès de Jacobs j’en conviens) qu’un hommage inspirant et réussi. Pour en finir néanmoins je tire moi aussi mon chapeau imaginaire au talent du coloriste de cet album.

  9. Schetter Michel dit :

    En trente ans nous sommes passés d’une société du récit à une civilisation de l’image et le milieu de la bande dessinée n’y échappe pas. Longtemps moqué pour ses récitatifs, Jacobs avait pourtant l’art de nous embarquer dans ses histoires où nous devenions captifs de ses intrigues. Nous partagions les avatars du peuple des atlantes, les périples d’un voyage à travers le temps. On finissait par se convaincre qu’il pourrait y avoir une certaine dose de vérités dans ce que nous racontait l’honorable conteur d’opéra. Alors…………….. je partage assez bien l’analyse critique du commentaire précédent sur cet énième Blake et Mortimer de l’après Jacobs.