Succès sur les planches pour « Beastars »

Reconnu au Japon comme le meilleur manga shonen de 2018 au quarante-deuxième prix annuel de Kodansha, « Beastars » de Paru Itagaki arrive chez nous aux éditions Ki-oon. Cette comédie théâtrale aux acteurs anthropomorphes met en scène tout un bestiaire inattendu où les sensibilités sont exacerbées par la nature animale des protagonistes.

Cette intrigante histoire commence par le meurtre sordide de Tem l’alpaga. Cet herbi(vore) a forcément été massacré par un carni(vore). Sûrement un loup, comme Legoshi le héros de cette aventure. Avec son caractère réservé, il a pourtant peu de chance d’être soupçonné, il était le meilleur ami de Tem. Mais en tant que canidé, il est quand même montré du doigt et son caractère asocial ne l’aide pas vraiment. La méfiance est là mais le spectacle doit continuer puisque le reste de l’aventure tourne autour de la pièce que le club de théâtre de cette école mixte est en train de répéter. Drame de la vie quotidienne qui fait écho à ce qui se passe sur les planches. D’un autre côté se joue une partie encore plus importante pour Louis, le cerf qui brigue la place de Beastars. Il se voit déjà en tant que Porte-parole et leader de l’école. Il ne cache pas ses ambitions politiques en tant que meneur de troupes au club théâtral, il est beau parleur est sait se mettre en valeur.

Représenter les humains en tant qu’animaux est un exercice couramment utilisé en bande dessinée, et ce depuis longtemps. Calvo était spécialiste du genre avec notamment son fabuleux « La Bête est morte  ! » de 1944 racontant le second conflit mondial avec un loup dans la peau du dictateur nazi. Aux États-Unis, Art Spiegelman a utilisé la même métaphore animalière pour son chef-d’œuvre « Maus ». Plus proche de nous, « Blacksad » de Juan Díaz Canales et Juanjo Guarnido utilise également les caractéristiques particulières des animaux mis en scène pour une série de polars extrêmement prenante et adulte.

Il est courant d’avoir des histoires destinées aux enfants où les animaux, forcément mignons, prennent vie comme des humains. Dans les ouvrages destinés à un public plus mature, il est facile de faire ressortir la bestialité d’un loup sans avoir a expliquer qu’il peut être agressif ou la naïveté d’un Lapin qui sera forcément un être chétif, donc sans défense. Pourtant, « Beastars » prend un peu le contre-pied de ces clichés en obligeant ses personnages à vivre en harmonie malgré l’instinct qui pourrait les pousser dans un conflit naturel. Ainsi, le héros, Legoshi, est un loup plutôt solitaire, timide, bien habillé et qui reste dans l’ombre puisqu’il est éclairagiste au sein de la troupe de théâtre et qu’il est là pour justement mettre en lumière les comédiens. Il est néanmoins tiraillé par son instinct qui le pousse à avoir des pensées meurtrières. Une de ses victimes potentielles, Haru, se trouve être une petite lapine blanche toute mignonne qui, au fil des pages, apparaît finalement comme étant dénigré par ses camarades qui la voient comme une prédatrice sexuelle assumée. Il ne faut donc clairement pas se fier aux apparences.

« Beastars », c’est un peu le reflet de la société. Il y a les bons, il y a les méchants. Ils ont ceux que l’on pense gentils et il y a ceux qui font peur sans raison. Derrière ces stéréotypes se cache une vérité bien plus complexe que ce manga sait exploiter sans tomber dans le mélodrame facile. Paru Itagaki signe là une œuvre remarquable qui mérite amplement son succès au japon et peut être maintenant en France. En plus d’une histoire qui tient la route et qui sait évoluer intelligemment, elle est embellie par un dessin d’une clarté rare. Les traits de plume sont francs et fins. Quelques hachures grisent certains plans sans jamais les noircir outrageusement. Les trames sont peu envahissantes et utilisées à bon escient. Bref, l’ambiance lumineuse de chaque page joue grandement dans le ressenti que le lecteur doit avoir en parcourant ce titre.

La série est encore en cours au Japon et devant ce succès éditorial elle n’est apparemment pas près de s’arrêter. Une dizaine de volumes sont déjà disponibles en japonais et la série suit son rythme en France où les volumes sont planifiés tous les deux mois pour le moment.

Gwenaël JACQUET

« Beastars » par Paru Itagaki
Éditions Ki-oon (6,90 €) – ISBN : 9791032703793

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