L’hommage écarlate au dernier chevalier Vadhaghs, par Mike Baron et Mike Mignola, plus Hellboy 1955…

Delcourt enrichit son catalogue avec la publication d’un superbe petit album cartonné couleur, magnifiant une saga de l’un des auteurs de Fantasy les plus adulés du siècle passé. Plongée au cœur des dimensions adjacentes et des années quatre-vingt.

Mike Mignola, créateur de « Hellboy », n’a pas toujours été l’auteur culte que l’on connait. Au mitan des années quatre vingt, il possédait un style, certes déjà personnel, mais à des lieues de l’épure que l’on peut apprécier aujourd’hui. Après quelques travaux pour les éditions Marvel (« Rocket Racoon : Les Contes du demi-monde », entre autres, en 1985, réédité dans un volume en 2015 chez Panini comics), il va illustrer brillamment les scénarios que Mike Baron a écrit, adaptant l’un des classiques de Michael Moorcock.Le prince Corum Jhaelen Irsei fait partie de la race des Vadraghs, et de la famille de Khlondkey, de riches chevaliers intellectuels, pacifiques mais suffisants. Ceux-ci n’ont pas quitté leurs terres depuis près de deux cent ans et pas vu un Nadragh, l’autre race d’anciens, depuis trois cent ans. Leurs pouvoirs ancestraux leur ont permis jusque là de recourir à de l’occultisme et voir au delà du visible, mais ces derniers se meurent. C’est pourquoi son père le mande afin d’aller s’enquérir de la vie au dehors…

Le prince voyage trois jours et ne croise âme qui vive, jusqu’à tomber sur un parti important de Mabdens, la troisième race, frustre, qui semble s’être décidée à renverser l’ordre des choses. Ce sont eux qui ont détruit et massacré les autres familles d’anciens, et Corum, réalisant, étonné et dépité, la fin de son monde, va tomber entre leurs mains sanguinaires. Dès lors, et quand bien même, grâce à la ruse et à une aide extérieure, il va pouvoir s’échapper, celui-ci subira la torture et ressortira mutilé d’un œil et d’une main, mais aussi diminué mentalement. Sa soif de vengeance l’obligera à un marché de dupe, l’« augmentant » de pouvoirs occultes, mais changeant sa façon de voir les choses et traçant son destin…Comme l’explique très bien Alex Racunica dans la postface (ajoutée à la préface de Ron Marz) : « Quand il débute l’écriture des romans consacrés à Corum en 1971, Michael Moorcock à déjà créé bon nombre de personnages mémorables : Elric de Menilboné, le duc Dorian Hawkmoon et Jerry cornelius (…) Les romans et nouvelles dans lesquels ils apparaissent sont reliés entre eux.
(…) Ce nouveau personnage est une nouvelle incarnation du champion éternel (…) mais Corum apporte quelque chose de nouveau (…) Il présente une structure bien plus construite que les sagas précédentes et baigne dans une forme de poésie. D’une certaine manière, Corum, c’est Elric sans les névroses adolescentes.(…) »

Ici, la disparition des races préhumaines, les Madhaghs et les Nhadraghs, « n’est pas vue comme une tragédie, en tous cas hors du point de vue de Corum lui-même, mais comme le résultat d’un fonctionnement banal de l’univers (…) Corum se voit comme une anomalie, dans un monde qu’il ne comprend plus vraiment. Ici la sorcellerie est devenue la règle, réduisant à néant la science de ses ancêtres. »Pas de doute : on tient avec « Corum » l’un des trésors oubliés des comics datés des années quatre-vingt. Si le style graphique du Mignola de 1987 pourra évoquer aux amateurs celui d’un autre maître : John Bolton, à ses débuts (voire, et cela est plus étonnant, mais vrai : Will, période « Isabelle »), il ne fait aucun doute que la mise en page et surtout la maquette des premières pages de chapitre, aérées et aux lettrages gothiques, en est pour beaucoup responsable. Des pages comme la 39, ou la 27, parmi d’autres, rappellent d’autres artistes et ambiances de l’époque, telles le « Tarzan » de Tom Yeates – Christopher Schenck. L’encrage, assuré dés le deuxième chapitre, par Kelley Jones, après Rick Burchett, apporte aussi une patte spécifique non dénuée de charme. Une belle brochette de talents.

Ces atouts, associés aux couleurs directes de Ripley Thornhill et Linda Lessmann, superbement rendues grâce au papier épais utilisé dans cette édition, (et conférant l’aspect « Will »), confirment la qualité graphique extra de cet album (ce papier dévoile aussi, dans un bleu nuit sublime, les pages d’inter chapitres et de garde.)

L’association d’une finesse artistique à un scénario fluide, merveilleusement écrit et mis en page, chante une ode au genre Fantasy et à l’auteur originel, comme rares sont les comics ayant été capables de le faire. Peut-être, tout au plus, pourrions-nous citer en comparaison qualitative le
« Black Dragon » de John Bolton (1985), ou « Weirworld » de Doug Moench et Buscema (1977) ?

Vivement le tome 2 !Les éditions Delcourt ont aussi mis à l’honneur ce mois de janvier Mike Mignola et son personnage fétiche Hellboy, avant la sortie en mars du nouveau film reboot de la série sur les grands écrans, avec le troisième tome des « archives » du BPRD. Sous une superbe couverture peinte de Paolo Rivera, mais c’est une constante de la plupart des albums de cette série ou celles parallèles du héros cornu, trois chapitres se faisant suite nous sont contés. Tous sont co écrits par Mike Mignola et Chris Roberson.

 

« Nature secrète », dessiné par Shawn Martinbrough, est le plus court. Nous faisons la connaissance avec Woodrow Farrier, jeune docteur en sciences biologiques, accompagnant Hellboy au Texas, sur les traces d’apparitions cryptozoologiques…
22 pages agréables.

« Intelligence occulte », dessiné par Brian Churilla, dans un style rappelant celui d’Éric Powell, est le plat de résistance avec 66 pages nous emmenant au cœur du Pacifique, sur la base aérienne de Reynolds, dans les îles Marshall. Hellboy et ses co-équipiers, dont la jeune analyste Xiang, membre depuis 1952, vont devoir démêler un complot Russo-britannique mettant à l’écart le professeur Trevor Bruttenhom, directeur du BPRD et dont la matière radioactive l’Enkeladite est au cœur des tractations, ainsi que des étrangetés présentes sur l’île. Un récit relativement important, qui devrait connaître, ou être à l’origine de rebondissements…

« Saison Incendiaire », dessiné par Paolo Rivera se déroule à Port orange en Floride. On retrouve Susan Xiang, Hellboy et le professeur, sur les lieux d’étranges phénomènes d’auto combustion. Où il sera question du XIXeme siècle, d’esclaves en fuite, de Seminoles, et de mémoire tellurique…
Un bel épisode, concluant un tome réussi, qui ne dépareillera pas dans la bibliothèque du Bureau des recherches paranormales, que vous avez normalement déjà constituée.

Franck GUIGUE

 

 

 

 


 

 

 

 

 

« Les chroniques de Corum T1 : Le Chevalier des épées » par Mike Baron et Mike Mignola, d’après Michael Moorcock
Éditions Delcourt (15,95 € ) – ISBN :  978-2-413-00917-7

« Hellboy et BPRD 1955 » par Mike Mignola, Chris  Roberson, Shawn Martinbrough, Paolo Rivera, Brian Churilla
Éditions Delcourt (15,95 €) – ISBN : 978-2-413-01342-6


 

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6 réponses à L’hommage écarlate au dernier chevalier Vadhaghs, par Mike Baron et Mike Mignola, plus Hellboy 1955…

  1. Gary Khatur dit :

    Comparaison n’est pas raison et je ne parviens pas du tout à discerner la supposée parenté avec Will.

  2. FranckG dit :

    Laissons « Will y pender ».

  3. FranckG dit :

    L’idée de cette « comparaison », qui était davantage à prendre comme une suggestion de mise en parallèle stylistique, était de pointer le fait que si les auteurs de comics (plutôt mainstream) ont depuis déjà quelques dizaine d’années un style relativement différent des auteurs franco belge, que l’on a habituellement plutôt tendance à décrire comme plus « informatique », plus « moderne » , dans une définition « cordiale », (mais aussi se rapprochant souvent davantage de la peinture, pour une vision plus positive) pour certains, on trouve, et particulièrement dans la période concernée : les années quatre-vingt, de surprenants caractères mixant un peu les genres.

    En ce qui concerne spécifiquement Mike Mignola, qui a aujourd’hui un style graphique épuré et difficilement imitable, je trouvais intéressant de suggérer que cette saga de « Corum » possédait un tas de caractéristiques assez particulières qui ont fait qu’à l’ouverture de l’album, (et même dés la vision des premières planches sur le site de l’éditeur), j’ai « vu » le style des premiers « Isabelle » de Will. Pourquoi ? sans doute parce que l’on est sur un genre de « Fantasy » dans les deux cas, avec de la magie, des sorcières, des jambes de satires… un trait fin et un aspect « langoureux » des personnages… et surtout des couleurs directes assez classiques et marquées dans leurs tons.

    Cela m’a semblé important à noter, et pourrait avoir eu comme conséquence de déclencher des débats constructifs sur ces fameux rapprochements stylistiques France-Belgique- Amérique, qui existent. On sait, par exemple, combien certains auteurs de comics alternatifs (cf mon interview de Noah Van Sciver) sont des fans de la scène moderne française du type l’Association, voire de Franquin), et amènent, de manière plus ou moins volontaire, ces « influences » dans leurs oeuvres…

    Mais il est apparemment plus facile d’effaroucher un fan d’un auteur belge, passé « commandeur » pour lui, et donc devenu intouchable, que de provoquer ce genre de discussion ?…. Dont acte.

    Cordialement.