« La Guerre des autres – Rumeurs sur Beyrouth » par Paul Bona, Gaël Henry et Bernard Boulad

Le titre a raison : la plupart du temps, la guerre, c’est celle des autres, de ces autres qui pour des raisons économiques, religieuses, territoriales… vous embarquent dans l’affrontement, l’intolérance, l’horreur. Le Liban a bien connu cela et ce sont ces moments de bascule que raconte cet album, ces jours où certains signes, certains frémissements, certains comportements vont aller bien au-delà des « rumeurs » qu’évoque le sous-titre…

En juin 1974, c’est encore « la dolce vita à la libanaise » comme s’intitule le premier chapitre. On vit bien à Beyrouth et la famille d’Egyptiens, les Naggar, originaires de Syrie expatriée au Liban, a toutes les raisons  de se trouver heureuse. Le père est libraire, la mère aime la danse, les enfants adorent le cinéma, tout va bien. La culture occidentale fait partie des meubles et le père est même fan du tout nouveau Echo des Savanes qui arrive jusque là-bas. On y est tolérant, ouvert, on lit, on pique-nique, on va à la plage, on boit, on fume, on joue, on rit, et la religion est opportunément tenue à l’écart…

Malheureusement, ce n’est pas le cas pour tout le monde autour d’eux : le Liban réunit des communautés sunnite, chiite, druze, maronite, catholique, qui ne demandent qu’à s’opposer et, pour tout compliquer, les accrochages ne sont pas rares entre guérilla palestinienne, armée libanaise et l’État D’Israël. De là, le quotidien de  cette famille, heureuse, aimable, hédonique, cultivée, va basculer dans le sordide. « La guerre des autres », de beaucoup d’autres, vient contaminer les jours tranquilles…

En une case, tout s’effrite, le temps d’un jeu de mots peut-être involontaire : alors qu’on s’est pommadé le visage d’argile et exposé au soleil, l’un d’entre eux constate : « ça tire sur la peau ». Quelques instants plus tard, ça tire tout court, une balle sifflant funestement à leurs oreilles… C’est le début de la fin ! Bernard Boulad, le scénariste, sait de quoi il parle : c’est sa famille qu’il met en scène et il le précise en postface (photos de famille à l’appui). Il a voulu par ce récit restitué 40 ans plus tard, ce qu’il  a vécu et ce qu’il a compris des événements qui, un 13 avril 1975, ont balayé l’insouciance des beaux jours et le bonheur de vivre en un pays admirable. Alors que le père réalise un guide touristique pour vanter le pays, le livre parait quand toutes les bonnes raisons d’y venir n’ont plus de raison d’être !

Dans sa postface, nostalgique et engagée, Bernard Boulad insiste bien sur le poids des religions qui concourent à l’intolérance, à l’opposition, à la guerre, rarement au bonheur des peuples qui se battent pour elles. Les guerres civiles ne sont le plus souvent que des guerres communautaires, territoriales et religieuses. Economiques aussi, on le sait trop bien. Au Liban, c’est 150 000 morts !

Un dernier mot  pour souligner le travail réalisé par les dessinateurs Paul Bona et Gaël Henry qui, se partageant encrage et couleurs, dans un trait jeté, rond, efficace, décontracté, souple, « à la Vivès » quelquefois, donnent beaucoup de force à cette tranche de vie qui respire le bonheur des beaux jours enfouis sous la pression d’enjeux regrettables.

Didier QUELLA-GUYOT  ([L@BD-> http://9990045v.esidoc.fr/] et sur Facebook).

http://bdzoom.com/author/didierqg/

« La Guerre des autres – Rumeurs sur Beyrouth » par Paul Bona, Gaël Henry et Bernard Boulad

Éditions Boite à Bulles (24 €) – ISBN : 978-2-84953-315-4

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