« Animabilis » par Thierry Murat

Hiver 1872. Le journaliste français Victor de Nelville débarque dans les landes venteuses du Yorkshire pour relater les faits extraordinaires qui s’y déroulent : Padfoot, un loup-garou, le « chien noir aux yeux rouges », annonciateur de mort, serait revenu dans la région… Mëy, femme aussi belle que mystérieuse, va pousser Victor à délaisser son article pour écrire de la poésie. À moins qu’il ne s’agisse de philosophie. Entre fantastique et réalité, le nouveau récit de Thierry Murat emporte nos sens, dans une esthétique sombre et profonde dignes des œuvres de Comès.

"Mystère et terreur" sur la lande enneigée (p. 16 - Futuropolis, 2018)

Comme l’annonce le dossier de presse de ce one-shot de 160 pages, c’est « ténébreux et solitaire » que Victor observe et écoute le village où il s’est installé. L’aubergiste l’a prévenu : il ne trouvera aucune explication à ces étranges phénomènes. Ce avant que le vieil Hodgkin, un berger qui avait la réputation d’être un magicien magnétiseur, ne disparaisse… et soit finalement retrouvé pendu. Dans une ambiance digne de Poe (« Le Corbeau », 1845), Irving (« La Légende de Sleepy Hollow », 1820) Lovecraft (« L’Affaire Charles Dexter Ward », 1828), et Baudelaire réunis, « Animabilis » est le récit d’une errance initiatique et sauvage, histoire d’une rencontre extraordinaire entre deux mondes que tout oppose à priori. Remplissant jour après jour son carnet, Victor (dont le prénom pourra rappeler celui du héros torturé de Mary Shelley) croise à la fois le docteur et le curé, confrontant le savoir et l’enquête policière aux croyances et rites ancestraux.

A quelques pas de l'auberge Old farmer's inn... (p. 18 - Futuropolis, 2018)

En guise de titre, Murat a choisi un énigmatique « Animabilis », autrement dit (ou plutôt, dixit Cicéron), « ce qui rend vivant ». Ce rapport à l’âme et à l’animé est un fil rouge qui guide les réflexions du principal protagoniste, parfaitement conscient de n’avoir pour seul savoir que ces incertitudes. Amener à relater d’apparentes balivernes pour un lectorat mondain parisien, friand de ce type de péripéties anglo-saxonnes ou de faits divers ésotériques baignés de celtitude, Victor s’éloigne rapidement des réalités pour atteindre des sources plus spirituelles. Comme le souligne la couverture enneigée et volontiers gothique, ce périple confronte l’homme à la nature et à ses secrets, selon un cycle déroulé entre les années 1872 et 1873. Les planches (de tonalités gris clair, ocre et brun clair) constituent une trame de fond d’où se détachent les bleu-nuit ou de rougeâtres scènes de violence. Les dialogues (rares) laissent la place aux voix intérieures et aux écrits du héros-narrateur : l’effet littéraire est instantané, permettant à de nombreuses séquences de s’installer dans un silence plus ou inquiétant, pour ne pas dire glaçant, puisque la première partie de l’album se déroule sous une neige épaisse et sans fins.

Comme souvent chez Thierry Murat (voir « Les Larmes de l’assassin », « Le Vieil homme et la mer » ou « Etunwan », album ayant obtenu à Blois le Prix Château de Cheverny de la bande dessinée historique en 2016), les rencontres sont (et vont à…) l’essentiel, tandis qu’un monde – souvent inconnu ou sujet à moqueries – se dévoile peu à peu dans sa beauté et sa complexité, aux frontières du tangible et de l’insaisissable. Ce jeu d’ombres et de lumières est porté à bouts de bras par l’auteur entre vilenies et dignités, bassesses et nobles sentiments. Au final, l’amour demeure souvent le seul remède contre l’obscurantisme et la folie des hommes : on aura vu pire message philosophique (l’on conseillera également de lire les poèmes de Jean-Pierre Siméon), « Animabilis » méritant déjà par ce seul aspect d’être présent dans toutes les bibliothèques.

Philippe TOMBLAINE

« Animabilis » par Thierry Murat
Éditions Futuropolis (23,00 €) – ISBN : 978-2-7548-2320-.

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