« Malaterre » par Pierre-Henry Gomont

Pierre-Henry Gomont est décidément un bédéaste voyageur. Après « Kirkenes » qui se situait dans le nord de la Norvège, « Rouge Karma » en Inde, « Pereira prétend » au Portugal, le voilà qui s’installe en Afrique noire dans les pas d’un personnages attachant quelquefois, imbuvable le plus souvent, mais indéniablement étonnant et mémorable…

Gabriel Lesaffre est quelqu’un d’instable et d’énervé, quelqu’un qui s’agite beaucoup. Pas étonnant qu’un mariage avec une lointaine cousine et trois enfants ne l’aient guère assagi. Gabriel est un causeur et un  flambeur. Un buveur, aussi ! Le couple finit par divorcer alors que Gabriel fait des affaires… autant qu’il en défait ! L’homme est en fait rétif à l’ordre, à l’organisation, aux situations stables, aux carcans quels qu’ils soient ; bref, à tout ce que les autres peuvent lui imposer.

Il finit tout de même par souhaiter revenir sur les terres de ses ancêtres en rachetant le « domaine forestier, joyau fondé par ses ancêtres au cœur de la forêt équatoriale » quelque part sur la côte (le Gabon, peut-être, ce n’est pas précisé). Gabriel qui déteste les attaches a paradoxalement un  attachement à ces racines familiales et entend ainsi laver la « honte larvée, laquelle tenait essentiellement à la déchéance de sa lignée ». Il va même finir par y associer ses enfants (deux sur trois pour être exact) que, de coup pendable en coup pendable, il extirpe des mains de leur mère, abandonnée à 5 000 kilomètres de là avec le petit dernier.

C’est pour eux la découverte de l’Afrique, fascinante et épouvantable à la fois, dans les pas d’un père irascible et impulsif, confondant toujours l’amour et le pouvoir, entretenant avec eux des rapports conflictuels incessants, tentant de se racheter auprès d’eux aussi souvent qu’il les abandonne. Ces adolescents expérimentent certes la liberté, pour ne pas dire une certaine oisiveté, dans un contexte encore fortement colonial où le blanc commande sans égard au petit personnel, noir évidemment.

De cette histoire familiale pleine de fureur, il faut précisément retenir ce contexte africain avec cette maison bourgeoise magnifique et couteuse, cachée en pleine forêt et la vie des ados en ville (à cause du lycée) dans un appartement où Latifa s’occupe de tout ou presque. Mathilde et Simon sont de vrais coqs en pâte, soumis toutefois aux colères du père… quand il est là. Pierre-Henry Gomont, par une voix off très présente et sur un ton joliment littéraire, analyse la psychologie de ce personnage qui fait trembler tout le monde, un individu manipulateur, roublard, mais instable et quelque part fragile, ce que son alcoolisme cache autant qu’il le révèle !

Cette nervosité paternelle est particulièrement bien servie par le trait sec de l’auteur qui n’affine pas les contours, préférant saisir le geste, les regards d’un trait vif et jeté, le tout rehaussé de couleurs jamais banales. Dans une même case, Gomont associe  des plans successifs à telle ou telle couleur, travaillant avec un art étonnant la profondeur de champ du trait encré au premier plan au trait coloré à l’arrière-plan. C’est d’une vitalité  et d’une séduction fascinante, mêlant l’inabouti à l’expressivité maximum. Du grand art, qu’il faut redécouvrir dans son dernier opus « Pereira prétend », adapté de Tabucchi, éblouissant d’ingéniosité narrative (cf. chronique sur BDzoom.com), ou dans « Kirkenes » (+ Lien chronique) et « Rouge Karma » (+ lien chronique) pour ne citer qu’eux.

Alors, bons voyages.

Didier QUELLA-GUYOT  ([L@BD-> http://9990045v.esidoc.fr/] et sur Facebook).

http://bdzoom.com/author/didierqg/

« Malaterre » par Pierre-Henry Gomont

Editions Dargaud (24 €) – ISBN : 978-2-5050-7185-3

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