« Lost Children » T1 par Tomomi Sumiyama

Sous la couverture extrêmement lumineuse de ce premier tome de « Lost Children » se cache en fait un récit sombre mêlant politique et fiction. Voici l’histoire de deux enfants que tout devrait opposer. Issus de castes différentes, ils vont pourtant se lier d’amitié. Une amitié qui va perdurer avec le temps, malgré le conflit sanglant qui règne dans le royaume fictif de Shadrdao. Même si ce récit est une fiction, il ouvre une réflexion sérieuse sur notre monde et notre rapport aux autres.

Ran est un jeune combattant pour la rébellion qui cherche à faire cesser le système de caste en vigueur dans le royaume. Tout en bas de l’échelle, il y a les Gathiya dont il fait partie. C’est une partie de la population qui est opprimée, traitée comme des esclaves et n’ayant accès à aucune éducation. Elle se soulève maintenant afin d’instaurer, on l’espère, un monde plus équitable. Yuri, de son côté, vit dans un monastère perdu dans la forêt. Là bas, il doit rester caché et n’est pourtant pas à l’abri de la folie des hommes. Si Ran est issu de la caste inférieure, Yuri, fils de joaillier, est lui bien évidemment de caste supérieure. Ils se sont rencontrés six ans avant le début du récit. La mère de Yuri a pris la défense de Ran face à un commerçant tentant de l’arnaquer en refusant de payer le travail de son père. Ensemble, les deux garçons ont ensuite joué un tour pendable à cet escroc, ce qui les a bien amusés et leur a permis de tisser des liens d’amitié indéfectible.

Bien évidemment, ce récit est une fiction et ce système de caste n’a plus cours dans l’Europe d’aujourd’hui. Pourtant, il est encore en vigueur dans certains pays où certains humains sont encore considérés comme inférieurs du fait de leur naissance. Rien ne leur permet de s’élever dans la société, même s’ils en ont les moyens intellectuels et le désir. C’est cette ségrégation que dénonce ce manga. Bien sûr, certains passages sont manichéens, notamment au début, quand Ran hésite à tuer une jeune fille qui le menace pourtant d’une arme. Finalement, elle ne sera qu’assommée par une autre rebelle, alors que c’est clairement une lutte à mort qui se joue ici. De la violence, il y en a à foison. La rébellion ne se passe pas paisiblement et les castes inférieures n’ont aucunement l’intention de se laisser maltraiter plus longtemps. Tout cela a un prix et le sang coule régulièrement tout au long du récit.

Pour réaliser son manga, Tomomi Sumiyama s’est longuement renseigné sur les systèmes des castes existant encore aujourd’hui, comme c’est le cas en Inde. Si le sort de Ran est tout tracé depuis sa naissance, celui de Yuri ne l’était pas. Pourtant, malgré la fortune de sa famille, il est né borgne et subit de ce fait des discriminations de ses semblables. C’est peut-être ça qui a rapproché les deux garçons. Cette dualité entre les castes est là pour faire réfléchir le lecteur. Même si Ran est le meilleur soldat de son groupe de rebelle, il est également rempli d’humanité et son plus grand désir est de retrouver Yuri, son frère de cœur. Il est prêt à tout pour vivre dans la paix et la sérénité avec ce qui lui reste de famille. C’est à dire, personne à part ce frère qui n’en est pas un et qui n’en a que plus de valeur à ses yeux.

Dans une interview recueillie par son éditeur, Tomomi Sumiyama se défend de vouloir passer un message politisé  : « …même si les convictions politiques de mes différents personnages me permettent de créer une histoire, elles ne me servent pas à lancer un message personnel. En fait, dessiner ce manga me permet de faire le tri dans mes pensées, et de mieux comprendre moi-même comment notre société fonctionne. » Il est pourtant impossible de ne pas y voir un combat politique contre le racisme et la maltraitance des classes inférieures. Même si les castes ne sont plus en vigueur dans le monde dit civilisé, les différences sociales perdurent et cette histoire nous offre forcément un terrain propice à une réflexion personnelle pour savoir dans quelle société nous voulons vivre.

Ce manga, à l’instar de quatre autres titres édités tout au long de l’année 2018, fait partie de la vague de création originale 100 % Ki-oon (1). Depuis ses débuts, cet éditeur cherche à promouvoir des auteurs japonais encore méconnus dans leur pays. Tomomi Sumiyama avec « Lost Children » fait partie de ces créations mises ainsi en avant pour le marché français. Une belle reconnaissance pour cette mangaka qui a arpenté pendant six mois les rues parisiennes pour s’abreuver d’art dans les nombreux musées de la capitale. Travaillant ensuite dans l’univers du jeu vidéo, elle découvre les techniques digitales qu’elle utilise toujours aujourd’hui aussi bien dans ses pages en couleur que pour peaufiner les pages en noir et blanc. Une manière comme une autre de revenir en France.

Œuvre de fantasy moderne, « Lost Children » plonge le lecteur dans un conflit qui pourrait être celui de nombreux pays encore en guerre aujourd’hui. Pourtant, ce n’est qu’une fiction cruelle et humaine. Un simple divertissement couché sur du papier qui n’oublie pas d’amener le lecteur vers une réflexion plus large sur la place de ses semblables dans le monde et des différences qui peuvent nous unir comme nous diviser.

Gwenaël JACQUET

« Lost Children » T1 par Tomomi Sumiyama
Éditions Ki-oon (7,90 €) – ISBN  : 979-1032702857

(1) : Les premiers titres déjà sortis dans cette nouvelle vague de création 100 % Ki-oon sont  : « Momo et le messager du soleil » par Marie Sasano, destiné a un public enfant ainsi que « Sous un ciel nouveau » qui a été chroniqué sur BDzoom.com lors de sa sortie. On attend ensuite la sortie de « Beyound the Cloud » par Nicke en juillet, ainsi que le grand retour de Tetsuya Tsutsui avec « Noise » en septembre.

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