L’âge d’or des éditions en couleurs : « Le Secret de la Licorne »…

Au cœur d’un âge d’or, il y a toujours quelques œuvres cultes. La première aventure de Tintin en deux albums représente l’apogée d’une période où Hergé atteint la maîtrise de son art dans la couleur et dans le scénario d’une aventure.

1er plat édition originale en couleurs A20 octobre 1943. Collection Philippe Dognon.

Publication dans Le Soir de juin 1942 à janvier 1943…

Le 10 juin 1942, Hergé évoque son travail pour Le Soir : « J’ai encore à mettre sur pied une nouvelle histoire de Tintin pour Le Soir. » La publication du « Secret de la Licorne » en strips commence le 12 juin… Hergé y mettra toute son énergie, comme l’atteste ce courrier en date du 10 juillet : « Après l’effort que j’ai fourni pour terminer les couvertures [mise en couleurs des neuf couvertures N.D.A.] et préparer le nouveau Tintin du Soir (…), je suis complètement vidé. »

Mise au format pour la publication en album de novembre 1942 à mai 1943…

2e plat édition originale en couleurs A20 octobre 1943. Collection Philippe Dognon.

Le 21 novembre 1942, Hergé travaille d’abord sur la couverture de l’album, pressé par Casterman qui souhaite réaliser un tirage groupé des couvertures, en vue des publications de 1943 : « Il portera le titre “Le Secret de la Licorne”. Cela vous plaît-il ? Cependant, avant de commencer le dessin, il faut que j’attende la réalisation de la maquette du vaisseau Louis XIV qui porte ce nom (maquette commandée à Liger-Belair en vue d’une commercialisation). » 

Le 18 décembre 1942, la couverture n’est pas encore dessinée et la mise au format pas commencée : « J’attends la fin de l’histoire (fin de ce mois, début janvier) pour m’y mettre. Cela ira d’ailleurs assez vite, puisque le travail de découpage sera, cette fois réduit au minimum. »

Le 10 janvier 1943, Hergé envoie le projet de dessin de couverture du « Secret de la Licorne », dont l’histoire s’achève dans Le Soir, et démarre la mise au format. Le projet est jugé « é-pa-tant » par Charles Lesne : « C’est un des meilleurs de la série ». Hergé est enchanté : « Moi aussi je l’avoue, j’en suis assez satisfait. » Quant à la mise en page, Hergé prévoit d’avoir fini dans un mois, compte tenu des nouveaux dessins qu’il intercale…

La page 1 réalisée par report et montage des strips parus dans Le Soir jeunesse et son équivalent imprimé en noir sur l’édition alternée.

Le 26 janvier, Hergé attend toujours sa maquette pour finaliser la couverture et les trois grands dessins préparés pour l’édition en album. C. Lesne lui conseille de ne pas attendre cette maquette : « La caravelle figurant sur ton projet était épatante. Si elle n’est pas conforme à la maquette, quel mal y a-t-il ? Aucun, crois — moi. Tu ne fais pas un concours de reproduction, n’est-ce pas ? » Par chance, la maquette arrive quelques jours plus tard et, le 2 février, Hergé a livré le dessin. Le 11 février, la mise en couleurs de la couverture est terminée pour être remise le 12…

Le dessin de couverture livré par Hergé le 2 février 1943.

Le 21 février, l’ensemble de la mise au format est terminé, ainsi que la petite vignette de la proue du navire destinée à la première page de l’album et le dessin du vaisseau pour la page de titre.

L’édition originale en couleurs conservée dans le bureau de Louis Casterman.

Le 8 mars 1943, l’épreuve de la couverture de « La Licorne » parvient à Casterman : « Très bien. Le petit médaillon avec le bateau, excellent. Une seule observation : l’imperméable jaune de Tintin se confond avec le fond jaune de la couverture. » La mise en couleurs de l’album se poursuit courant mars… jusqu’au 15 avril, cet album étant selon Hergé « beaucoup plus compliqué à colorier que les autres à cause du grand nombre et de la complication des décors. »

La mise en couleurs sera terminée le 18 avril 1943, pour être remise le 19 au photograveur. Les textes seront finalement remis le lundi 3 mai 1943, marquant ainsi la fin du travail sur l’album.

Première édition en couleurs le 1er octobre 1943…

Sur l’EO en couleurs, les cahiers sont marqués par des étoiles et non des chiffres.

Le 25 août 1943, C. Lesne écrit : « Le tirage de “La Licorne” avance bien, nous en sommes pratiquement à la moitié. Ce nouvel album s’annonce comme devant être un des mieux réussis, autant pour l’intérêt de l’histoire et la finesse du dessin que par la beauté du coloris. […] »

Hergé est très satisfait du rendu de cet album. Le 29 août, il se félicite : « Les quelques feuilles que m‘a montrées M. Casterman étaient, en effet, remarquables. Les progrès sont de plus en plus nets, et cela est fort encourageant, tant pour vous que pour moi. »

Le 1er septembre 1943, la moitié du tirage est terminée, et le chef offsetiste, réquisitionné pour le travail en Allemagne, a obtenu un sursis de six semaines, pour l’achèvement de ce travail.

Le 15 septembre 1943 : « Et voilà “La Licorne”. Je t’envoie par ce courrier le tout premier exemplaire terminé et broché hors série pour que tu puisses, plus vite, examiner ce nouvel enfant. » — la mise en vente aura lieu le 5 octobre avec un 4e plat A20 n° aut. 1785-1786-1787 : Oreille-Licorne-Ile — . Ce qu’Hergé ne manque pas de faire : « Un grand merci de me l’avoir envoyé tout chaud. Celui-ci est vraiment très bien, et les petites imperfections que tu signales, à juste titre d’ailleurs, sont largement compensées par les soins apportés à la grande majorité des dessins : tout le passage du combat naval est particulièrement bien venu. Gros progrès, également, pour la page de titre et pour la page 1 qui ont beaucoup d’allure. Mes félicitations à l’imprimeur-éditeur pour la qualité de l’impression et pour la précision du repérage. »

Demande pour 500 exemplaires supplémentaires, solde du 1786. Il s’agira sans doute du n° barré du second plat A21 très rare.

Le 8 novembre, la « 2e tranche » est reliée et les expéditions de cette seconde tranche vont se faire incessamment. L’édition originale a été tirée en deux parties, certains exemplaires très rares — 500 exemplaires — comportant un 4e plat A21 n° aut. 1786 barré sur 5594 : l’examen de ces exemplaires confirme leur similarité avec l’E.O. Sur ces rares cartonnages réalisés avec le 4eplat de l’E.O. du « Crabe aux pinces d’or » début décembre, on a porté le numéro d’autorisation attribué pour « La Licorne » : 1786… À l’origine, une seconde édition fut demandée sous le numéro 5593 pour 5 000 exemplaires. Ce numéro d’autorisation ne fut jamais utilisé finalement.

N° barré sur "Licorne" dite A21. 500 exemplaires furent réalisés.

Finalement, le tirage de l’édition originale fût de 30 031 exemplaires moins 3 000 de passe, le plus gros tirage jamais réalisé pour « Tintin » à cette époque..

Réimpressions laborieuses au cœur de la guerre…

Face au succès, un retirage est immédiatement envisagé à 10 000 exemplaires pour fin décembre 1943… car l’album est archi épuisé fin novembre… mais l’idée est abandonnée face à la conjoncture : manque de papier, défaut d’autorisation, bombardements bloqueront toutes les éditions d’albums « Tintin » au 1ertrimestre 1944.

Autorisation de consommation de papier pour la seconde édition en couleurs A23.

Seconde édition A23 des archives Casterman sous Numéro A130 (exemplaire unique du bureau de M. Louis).

Un projet de nouveau tirage de « La Licorne » est évoqué dans les correspondances en avril, puis en juin 1944.

Le 3 août 1944, C. Lesne indique que la réimpression du « Secret » s’est arrêtée au 10 mai, faute d’énergie pour faire tourner Casterman…

Le 11 octobre 1944 : « Nous nous occupons pour notre part du “Secret” et du “Crabe” », par opposition à « L’Oreille » et « L’Île noire » imprimés fin décembre chez Degrève en dos A23 bis.

Le 3 novembre 1944 : « Ici, nous avons mis en vente le nouveau tirage de “La Licorne” et nous tournons bon train sur “Le Crabe”. 

Le 30 novembre, la réimpression est déjà épuisée. Mais encore en vente à Bruxelles fin décembre… »

Il s’agit des éditions imprimées chez Casterman en 1944 en A 23 pour les titres « Étoile-Licorne-Oreille-Crabe” : n° aut. 7110-7112-7114-7116. Le tirage de « La Licorne » est de 13 220 exemplaires.

Cette seconde édition de « La Licorne » est donc moins courante que l’originale diffusée à 30 031 exemplaires un an avant…

Second plat des albums "Étoile-Licorne-Oreille et Crabe" dit A23.

L’édition suivante — B 1 papier épais — est imprimée fin juin, mais pas encore cartonnée, à 8 910 exemplaires (et environ 10 000 en langue flamande), pour être commercialisée en décembre 1946 au nouveau prix de 60 FB. Elle est donc encore plus rare, ce qui explique l’augmentation des côtes pour ces éditions dont la maquette est la plus réussie de toute la collection.

Édition B1 papier épais très recherchée des collectionneurs.

Suivront les éditions B 1 papier mince 1947 (18 090 ex.), B 2 1948 (18 141 ex.), B 3 1949 (12 110 ex.), B 4 1950 (18 080 ex.) et B 6 1952 au médaillon marron (13 500 ex.). Source : relevés de compte et tirages Casterman.

Magnifique rendu des couleurs sur papier épais de l’édition B1.

Édition B6 au médaillon marron des Archives Casterman sous n° A 369 (exemplaire unique).

Tirages de tête de l’édition en couleurs…

Le 1er octobre 1943, Hergé écrit : « Voudrais-tu penser également à faire préparer deux exemplaires de “La Licorne” pour les petits princes ? Je dis deux, et un doute me vient. L’année dernière, après avoir fait remettre les deux exemplaires de “L’Étoile”, aux princes, j’ai reçu un petit mot de remerciement portant leur nom et celui de la princesse Joséphine-Charlotte. Doit-on offrir un exemplaire à celle-ci ? Que faut-il faire ? »

Le 4 novembre 1943 : « Voici une idée qui m’est venue en faisant quatre petits dessins en couleurs que j’ai l’intention de coller dans les exemplaires de “La Licorne” destinés aux petits princes. Puisqu’une édition des albums sur papier de luxe est difficilement réalisable, pourquoi ne prélèverait-on pas 100 ou 150 exemplaires ordinaires, dans lesquels on collerait un dessin original colorié, exemplaires qui seraient numérotés et signés, et qui seraient vendus par souscription ou autrement à un prix à déterminer. »

Réponse de C. Lesne : « C’est un “passe-temps” sans grand intérêt. » Quel dommage pour les collectionneurs que ces albums n’aient pas vu le jour !

Exemplaire dédicacé par Hergé le lendemain de la réception des 25 exemplaires d’auteur.

Édition B7 au médaillon marron des Archives Casterman sous n° A 375 (exemplaire unique).

Hergé se résigne alors à utiliser les 25 exemplaires qu’il reçoit contractuellement (contrat du 28 avril 1942) de Casterman pour chaque nouvelle édition en couleurs, pour faire ses hommages et dédicaces comme en attestent ce courrier d’Hergé du 27 octobre 1943 : « J’ai bien reçu les 25 “Licorne” que tu m’avais envoyés : je t’en remercie », ainsi que la dédicace datée du lendemain le 28 octobre 1943. On trouve une dédicace similaire à sa coloriste Alice Devos sur un tirage réservé à 25 exemplaires de « L’Étoile mystérieuse ».

Nul doute que tout collectionneur des tirages de tête Hergé pourra compléter sa recherche de ces éditions en couleurs de guerre dédicacées !

« La Licorne » fut le plus grand succès de librairie qu’ait connu Hergé depuis le début de sa carrière. Beau résultat pour cette aventure “domestique”, en fait… À l’inverse, la suivante fournit son lot de dépaysement et pérennisa la réussite d’Hergé.

À suivre dans l’histoire du « Trésor de Rackham Le Rouge »…

Gilles FRAYSSE

Galerie

8 réponses à L’âge d’or des éditions en couleurs : « Le Secret de la Licorne »…

  1. Box office Story dit :

    C’est très intéressant. merci.

  2. Olivier Northern Son dit :

    Encore un article passionnant, merci!

    A-t-on des archives sur l’apparition et la disparition du médaillon marron des couvertures?

  3. PATYDOC dit :

    Très intéressant. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi les couleurs ont un meilleur rendu en 1943 que les éditions couleurs modernes (hormis la qualité du papier)?

  4. Henri Khanan dit :

    Passionnant, bravo et merci encore!

  5. serge dit :

    Encore bravo Gilles
    toujours très intéressant et très documenté.
    dites moi, quid d’une édition A21 en dos jaune ?
    merci
    Serge

  6. FRAYSSE dit :

    Bonjour,merci pour ces encouragements.

    - Il s’est produit une alchimie entre le papier (épais et rustique) les encres (probablement moins industrielles) et surtout le temps (qui a jauni et donné une patine à l’ensemble). En tous cas, résultat est incomparable. SI vous avez la chance d’obtenir une Oreille Cassée A23bis, c’est encore plus beau car les encres sont presuque fluo !…
    - Médaillon marron : sans doute, je vais regarder dans les correspondances, il me semble me souvenir
    - A21 dos jaune : oui on a vu un exemplaire. C’est logique, il y a toujours quelques exemplaires à la jonction des éditions : soit recartonnage, soit dos de couleur différentes, soit pages de garde etc…

    Gilles

  7. Nicolas dit :

    Bonjour,
    Merci pour cet article très intéressant qui apporte de nombreux éclaircissements sur cet album mythique.
    Je me posais toutefois des questions par rapport à un album que j’ai en ma possession et qui n’est pas mentionné dans l’article.
    Il s’agit d’une version avec un 2ème plat A22 (n° d’autorisation 5594) et avec un dos jaune/orangé.
    Auriez-vous plus d’informations à ce sujet?
    Merci

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