« Ailefroide : altitude 3 954 » par Jean-Marc Rochette

Dans une superbe autobiographie de 280 pages tout en couleurs, Jean-Marc Rochette, connu des lecteurs pour être le talentueux dessinateur du « Transperceneige » (1) — mais aussi des délirants et cyniques « Edmond le cochon » et « Napoléon et Bonaparte » ou des futuristes et psychologiques « Requiem blanc » et « Le Tribut » —, dévoile un autre versant de sa vie : sa jeunesse d’avant la bande dessinée et sa passion pour l’alpinisme.

S’il n’avait pas été auteur de BD, Rochette aurait pu être guide de haute montagne, car le même rapport émotionnel le lie à la montagne et au dessin. C’est à l’aube des années 1970, alors qu’il sent déjà monter en lui une attirance pour le dessin et la peinture (notamment pour les œuvres des grands paysagistes comme Chaïm Soutine qu’il découvre en visitant assidûment les musées), que cet enfant grenoblois, confronté régulièrement aux sommets environnants, attrape le virus des hauteurs.

Puis, adolescent, il se lie d’amitié avec un jeune alpiniste qui l’amène à escalader, d’abord, des rochers proches de la ville, puis à se former et à se surpasser : à grimper de plus en plus haut, à prendre de plus en plus de risques, et à aimer — ou plutôt à vénérer — la montagne et les voies alpines. Au fil des amitiés et des défis lancés à soi-même, le jeune grimpeur désormais aguerri nous fait découvrir, un à un, tous ces magnifiques massifs souvent très dangereux, en ne dissimulant jamais les efforts déployés à leur conquête.

Évidemment, le récit, très incarné, se veut esthétique, et le format actuellement privilégié par les éditions Casterman, à mi-chemin entre celui des romans graphiques et des comics, convient parfaitement, dans ce cas précis, aux images dures et aux cadrages impressionnants de précision réalisés par celui qui se positionne aussi comme un peintre du 9e art : son travail, engagé, revendiquant un parcours d’art contemporain qui met en avant sa fascination de la nature et son vécu, parfois douloureux.

Enfin, si « Ailefroide : altitude 3 954 », à la fois leçon de vie et déclaration d’amour à la haute montagne, est si réussi, c’est aussi parce que Rochette a su se faire épauler, sur le plan de la narration, par un scénariste accompli. En effet, son complice Olivier Bocquet, qui possède un sens du rythme reconnu (2), a pu maîtriser l’énergie et la technicité déployée ou aiguisée par l’artiste, en composant un véritable roman d’aventures.

Mené tambour battant et toujours passionnant, ce fluide récit aussi initiatique qu’émouvant est à ranger aux côtés de mangas références sur la montagne comme « Ascension » de Yishio Nabeta et Shin’Ichi Sakamoto ou « Le Sommet des dieux » de Jiro Taniguchi et Baku Yumemakura.

Gilles RATIER

(1) Voir notre dernière chronique sur cette série : « Transperceneige : Terminus » par Jean-Marc Rochette et Olivier Bocquet.

(2) Voir, par exemple : « Le Prédicateur » par Léonie Bischoff et Olivier Bocquet, d’après Camilla Läckberg, « La Colère de Fantômas » T1 et T2 par Julie Rocheleau et Olivier Bocquet, « Frnck T2 : Le Baptême du feu » par Brice Cossu et Olivier Bocquet ou « Frnck T1 : Le Début du commencement » par Brice Cossu et Olivier Bocquet. 

« Ailefroide : altitude 3 954 » par Jean-Marc Rochette

Éditions (20 €) — ISBN 978-2-2031-2193-5

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