« Éclat(s) d’âme » T1 par Yuhki Kamatani

Tasuku vient de vivre l’expérience la plus traumatisante de sa vie : il a été surpris par ses camarades de classe en train de visionner une vidéo porno gay sur son smartphone. Profondément perturbé, il envisage même de sauter d’une corniche pour en finir avant d’apercevoir au loin une jeune fille qui elle, a eu le courage de se jeter dans le vide. Instinctivement, il se précipite à son secours, pour finalement réaliser que ce n’était qu’une illusion. Cette jeune femme s’était jouée de lui en simulant sa chute pour lui enlever le goût du suicide. En affrontant ainsi ses états d’âme, il va maintenant être temps de parler de son « éclat d’âme » avec cet hôte mystérieux.

Avant d’être surpris par son camarade, Tasuku n’avait pas vraiment conscience de son orientation sexuelle. Mais maintenant il est malheureusement catalogué « PD » par le reste de sa classe, même s’il dément vigoureusement et prétend que c’est son frère qui lui a envoyé cette vidéo pour lui faire une blague. Il vit ces attaques comme si on venait de lui découvrir un secret honteux. Heureusement, les vacances d’été arrivent dans deux jours. Il va donc mettre à profit son temps libre pour se réfugier dans une sorte de communauté accueillant de nombreuses personnes d’orientation sexuelle différente. Une communauté qui, surtout, ne juge pas les gens et ne pose pas de questions déplacées. Tasuku va essayer d’y trouver une oreille attentive mais au final va surtout se trouver lui-même. Il va affronter ses peurs et peut-être arriver à s’accepter comme il est.

La plupart des mangas traitant d’homosexualité sont soit réservés aux jeunes filles (1), soit érotiques, voire carrément pornographiques. Ici, il n’y a pas de voyeurisme, tout se passe dans un environnement quotidien classique et cette œuvre se focalise exclusivement sur le côté philosophique de la question de l’acceptation de son état et de son désir. De ce point de vue là, le travail de Yuhki Kamatani est exemplaire, aussi bien dans la narration que le graphisme. L’auteur met en place des lieux et des personnes de tous les jours, ordinaires, mais qui ont chacun leur singularité. Il est bien évidemment question du déni de son état homosexuel et de l’image que l’on veut renvoyer à ses connaissances. Comme si la personne visée était atteinte d’une malformation qu’elle cherchait à cacher quand d’autres essayent de vivre le plus normalement du monde avec leur différence. Comment franchir cette étape où l’on s’accepte comme on est et, surtout, on arrive se faire accepter par les autres ?

La couverture est à l’image du propos. Un buste de jeune homme simplement revêtu d’une chemise immaculée, le personnage principal, dessiné en couleur et de manière détaillée, avec des traits fins rehaussés d’un filet de contour plus épais, tranche fortement avec la ville en fond, traitée comme un croquis rapide au crayon bleu. Un éclat de lumière semble même jaillir de derrière le personnage comme s’il nous protégeait d’un éblouissement rien que par sa présence. Au-dessus, le logo du titre avec ce (S) entre parenthèses qui semble le point d’impact capable de faire voler en éclat cette aventure. Yuhki Kamatani aime clairement les métaphores visuelles et le contenu de ce premier volume en est la preuve. Il y a bien évidemment la première double page, où Tasuku s’accroche à la barrière pour ne pas tomber alors que le soleil crée une ombre devant lui, qui semble le tirer vers le bas pour le projeter vers le vide. Ou, au début du second chapitre, cette représentation de sa classe tout en arrondi, comme vue par le prisme d’un objectif fish-eye alors que ses camarades lancent un cinglant : « Saluuut, le pédééé ! » Contrairement à beaucoup de mangas, les décors occupent une place important en arrière-plan. Ils assoient immédiatement les protagonistes dans un environnement hostile ou reposant, réaliste ou onirique. Tout comme la lumière, et notamment son éclat en ce mois d’été où est censé se dérouler ce début d’histoire, tient une place primordiale, à la fois pour son côté graphique, mais également dans la représentation des sentiments en enveloppant de sa chaleur les personnes bienveillantes.

Bien évidemment ce manga cherche à casser le mur que l’on se crée lorsque l’on ne peut avouer à son entourage les découvertes qui arrivent avec la puberté. Il ne tombe pourtant pas dans une plaidoirie larmoyante. C’est avant tout une mise en situation extrêmement simple du quotidien d’un groupe de personne qui se retrouve dans un environnement où ils ne doivent pas être mal à l’aise. Ce salon de discussion tenu par une femme qui aime garder une part de mystère est là pour accueillir ceux qui veulent y venir sans discrimination aucune.

Depuis « Nabari » qui s’est conclu au quatorzième volume en 2011, nous n’avions plus eu de nouveau titre de Yuhki Kamatani en France. Cet auteur n’a pourtant pas arrêté de produire des mangas et cette série, « Éclat(s) d’âme », risque de surprendre les anciens lecteurs. Elle met en scène des personnages traités de manière réaliste alors que ceux de « Nabari » étaient typés androgyne. Ce nouveau titre a un côté beaucoup plus personnel puisque l’auteur, née femme, se définit aujourd’hui comme X-genré. Si l’écriture de cette histoire dans l’air du temps a dû être cathartique pour son auteur, nul besoin d’être gay ou même sympathisant de la cause LGBT pour apprécier ce titre. C’est tout le mal-être adolescent qui peut être vu par le prisme du cas particulier de ce jeune homme tourmenté et de ses nombreuses rencontres dans ce salon, où sa particularité devient banale. L’été ne fait que commencer dans ce premier volume qui se contente de mettre en place les lieux et les personnages avec lesquels Tasuku va maintenant devoir interagir.

Gwenaël JACQUET

(1) les mangas yaoi sont des œuvres destinés à un public féminin mettant généralement en scène des hommes dans des histoires d’amour permettant aux femmes de ne pas choisir un côté ou l’autre. Elles peuvent ainsi se projeter dans la vie de l’un des deux hommes et choisir elles-mêmes ce qu’elles ont envie de vivre par procuration sans être forcément enfermées dans une relation homme-femme stéréotypée les cantonnant à un rôle trop fleur bleue. Le manga Yaoi qui a été le plus populaire et vraiment mis en avant cette mode, c’est « Zetsuai » de Minami Ozaki (5 volumes publiés en France chez Tonkam), même si d’autres mangas mettant en scène l’amour entre hommes existaient déjà. Dés 1976, il y avait notamment « Kaze to Ki no Uta » (« La Chanson du vent et des arbres ») de Keiko Takemiya qui a relaté une romance entre jeunes Français dans un pensionnat.

« Éclat(s) d’âme » T1 par Yuhki Kamatani
Éditions Akata (7,95 €) – ISBN : 978-2-36974-273-9(

Galerie

Les commentaires sont fermés.