« Maison sans fenêtres » par Didier Kasaï et Marc Ellison

Voyager et lire, c’est ouvrir des portes et des fenêtres, et puis il y a ces reportages qui ouvrent sur des maisons « sans fenêtres » et, pour tout dire, sur des pays sans perspectives évidentes. C’est le cas de la République Centrafricaine qui, depuis le conflit intérieur de 2013, subit une crise terrible et à propos duquel le photojournaliste britannique Marc Ellison et l’illustrateur local Didier Kassaï brossent un tableau incroyable, notamment sur les conditions de vie des enfants…

Depuis que la Séléka (coalition majoritairement musulmane du Nord du pays) a décidé,  en 2013, d’affronter le Sud et le gouvernement, un mouvement opposé, les anti-balaka (les « anti-balles »), s’est levé contre le premier avec au bilan une guerre civile épouvantable, d’autant plus insupportable que c’est peut-être pour mieux prendre le contrôle du commerce de diamants que le Nord a bougé. Trois ans après la fin des combats dans Bangui, tout est loin d’être calme et la Centrafrique apparait comme un des pays les plus instables du continent africain.

Didier Kasaï avait déjà consacré avec « Tempête sur Bangui » (en 2015, chez le même éditeur) un album à ce sujet. L’auteur, dont le dessin réaliste et coloré faisait souvent penser au Jano des récits africains, y faisait la chronique documentée et palpitante de l’arrivée au pouvoir des Séléka, s’attaquant notamment à la communauté chrétienne, puis à leur déroute qui provoqua une chasse aux Musulmans non moins ravageuse.

Sous-titré « Enfances meurtries en Centrafrique », la première phrase de l’album est : « La République centrafricaine est l’un des pires au monde pour un enfant » qui y grandit « dans un environnement paralysé par des décennies de mauvaise gestion, de corruption et de coups d’état ». Le premier chapitre est précisément consacré aux garçons de Bangui, ces gamins qui errent et survivent comme ils peuvent, chassés souvent par des pères alcooliques et violents et qui découvrent l’insécurité de la rue. Heureusement, quelques structures humanitaires parviennent à aider certains d’entre eux, à les nourrir et à les protéger.

Le problème dans un tel contexte est de redonner vie à l’école, à l’instruction,  mais comme il est dit : « Le stylo est noir mais le diamant est clair », autrement dit pourquoi apprendre quand l’argent facile existe à portée de la main, certes dans des conditions de travail inhumaines et dangereuses ? Le combat pour la scolarisation suppose une énergie sans failles, malgré des moyens très insuffisants, notamment en enseignants et en locaux. Pour achever le tableau, le déplacement des populations est incertain car milices armées et autres « coupeurs de routes » contrôlent les routes et rackettent. Rejoindre un hôpital est ainsi incroyablement dangereux or les besoins de santé sont énormes, pour lutter contre le paludisme notamment, mais aussi pour faire face à la malnutrition !

On ressort KO d’un tel spectacle de désolation, d’autant plus fort qu’alternent pages de bande dessinée et photos, les unes et les autres se relayant pour raconter et montrer de façon très réussie. Les deux auteurs ont savamment croisé leurs visions (augmentées de vidéos disponibles sur Internet et activées par QR codes) au point que leur reportage a obtenu le Prix de la Fondation des Nations Unies.  À noter la postface  éclairante et tout aussi inquiétante de Delphine Chedorge, cheffe de mission à Médecins sans frontières, dont le rôle sur place est fondamental, mais rendu terriblement difficile.

Didier QUELLA-GUYOT  ([L@BD-> http://9990045v.esidoc.fr/] et sur Facebook).

http://bdzoom.com/author/didierqg/

« Maison sans fenêtres » par Didier Kasaï et Marc Ellison

Éditions La Boite à Bulles (18 €) – ISBN : 978-2-84953-297-3

Galerie

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