« Tintin » : le mystère des éditions alternées… Livre 3 : Les Oreilles stockées !?!

On pourrait nommer çà la controverse des « Oreille cassée », car ces albums sortis des archives Casterman étaient si neufs que beaucoup doutèrent longtemps de leur authenticité. La première apparition en vente publique date du 8 décembre 1990, dans la Tintinomania n° 1 (lot 266). Mais ils furent identifiés par le « BDM » dès le début des années 1980, dans les archives Casterman où une vingtaine d’exemplaires reposaient depuis 39 ans dans une boîte…

Exceptionnel exemplaire de travail de Hergé (A22).

Première apparition d’une « Oreille cassée » alternée au « BDM », en 1983. Côté 1 600 FF à l’époque…

Tous les exemplaires avaient été très bien conservés, si bien qu’ils apparurent comme neufs d’imprimerie, lorsqu’ils virent la lumière après 40 ans d’obscurité. Ce qui fit douter la plupart des collectionneurs… Ils furent alors référencés au « BDM 1983-1984 » comme étant « probablement un tirage spécial réservé aux collaborateurs de Hergé ». Comme pour les 2 « Île noire » et l’unique « Étoile mystérieuse », ces exemplaires ont un dos en simili rouge dit pegamoïd et un dernier plat A21 (c’est-à-dire n° 5594 barré 1786).

Le seul défaut observé sur certains exemplaires est la trace des élastiques utilisés pour regrouper ces albums. Ils furent longtemps entreposés dans la réserve bien protégée appelée Le Cloître rue des Sœurs noires, puis sans doute dans un autre local d’archives de l’édition, en demi-cave, à proximité. Les 20 « Oreille cassée » (certains témoignages postérieurs parlèrent de 30 exemplaires) furent toujours entreposées à part des 3 autres éditions alternées, probablement oubliées un temps, ce qui explique qu’elles furent préservés…

Pourtant, celui qui avait réalisé les emballages et la mise en archive — il s’appelait Jean-Marie — n’a jamais considéré qu’il s’agissait d’une « découverte »… (dixit Étienne Pollet que nous remercions encore pour toutes ces précisions).

Première apparition d’une « Oreille cassée » alternée vente Tintinomania 1990. Adjugée 28 000 FF.

Les « Oreille cassée » Casterman A21 : un état neuf si incroyable qu’il a jeté le doute sur l’authenticité des exemplaires

Nous publions à la fin de cet article une expertise de ces albums, levant ainsi le doute qui s’est à une époque installé : en effet, l’état neuf des volumes et les circonstances peu transparentes de la découverte ont entretenu un temps bien des fantasmes et contribué à ternir la réputation de ces exemplaires.

Édition alternée A21 : un état neuf exceptionnel pour des albums sortis de l’anonymat après 39 ans d’obscurité.

Trace d’élastique plus ou moins visible sur 2 albums sur 5.

Beaucoup plus rares, les exemplaires A22 avec dos pellior : seulement au nombre de 2 ?

Nous avons connaissance de 2 exemplaires de l’« Oreille cassée », édition alternée avec dos pellior rouge carmin et dernier plat A22 (n° 5594). Le 5 novembre 1943, Hergé en avait reçu 10 afin de les envoyer aux journaux étrangers comme de simples livres, sans devoir répondre aux exigences des douanes. 7 ou 8 ont donc été envoyés et probablement détruits… Les 2 exemplaires proviennent de l’entourage d’Hergé comme tous les A22 :

Une des nombreuses esquisses de l’exemplaire Hergé.

-       l’exemplaire n° 1 dit Hergé a servi à l’auteur de « Tintin », Bob de Moor et Baudoin Van den Branden, à une époque où ils envisageaient la préparation d’un dessin animé de l’« Oreille cassée ». Nous publions ici quelques photos de cet exemplaire historique, montrant l’intérêt d’Hergé pour le cinéma.

Toutes les pages sont annotées de dessins et indications pour une transformation de cases de BD en plans cinématographiques (indications de travelling, etc.).

-       1 exemplaire provient d’une même source connue en Belgique. Nous publions ici les photos de cet exemplaire usagé qui n’a pas servi de support de travail, mais il provient de milieux proches des studios.

Ces 2 albums sont des éditions alternées A22 quasi inaccessibles, même aux plus grands collectionneurs, aucune n’étant jamais apparue en vente publique…

Tête de Tintin dans l’exemplaire Hergé.

Toutes les pages recouvertes d’indications pour le passage de Tintin au cinéma.

Annotation pour la transformation de l’histoire en dessin animé.

Expertise et authentification des exemplaires Casterman A21 dos pegamoïd

Nous avons procédé à un examen détaillé de deux « Oreille cassée », l’une A 21 neuve provenant du stock retrouvé, l’autre A 22, un des deux rares exemplaires provenant du lot de 10 exemplaires envoyés à Hergé le 5 novembre 1943. On relève des concordances sur tous les points.

1/ L’examen de l’impression du 1er plat démontre que le tirage de couverture utilisé est celui de l’édition originale couleur de juin 1943 (couverture imprimée le 15/03/1943). En effet, la comparaison avec le tirage de couverture antérieur (« grande image » imprimée en août 1942), et le tirage postérieur (édition couleur dite A23 de juin 1944) fait apparaître des différences (petits défauts d’impression, points, décalage des bleus…)

2/ L’épaisseur du carton utilisé pour le 1er plat est caractéristique. Très épais, il correspond au carton de l’édition originale en couleurs du « Crabe aux pinces d’or » de décembre 1943. Il s’agit ici aussi d’une caractéristique commune à nos deux éditions alternées (et à toutes…)…

3/ Les pages de garde bleues utilisées pour ces deux éditions alternées sont également particulières et correspondent aux pages de garde bleues uniquement utilisées pour l’édition originale du « Crabe » de janvier 1944 et de certains exemplaires de « La Licorne » d’octobre 1943, c’est à dire un papier légèrement gaufré ou vergé. Caractéristique commune à toutes les éditions alternées aussi…

A21 numéro barré dos pegamoïd/A22 numéro non barré, dos pellior.

4/ Le papier ayant servi à l’impression des cahiers est absolument identique entre l’édition A21 et l’édition A22 : très blanc, assez épais, haute qualité, proche de celui utilisé pour l’édition noir et blanc du « Lotus » de 1936. L’impression est identique pour les deux éditions alternées jusque dans le moindre détail (exemple : maculatures identiques à chaque page, trace d’encre identique…), les plis du papier se retrouvent aux mêmes endroits dans les deux éditions…

5/ Les deux versions A21 et A22 ont la même odeur : si des colles différentes avaient été utilisées à des époques différentes, les odeurs au feuilletage ne pourraient être, à ce point, similaires….

20 à 30 « Oreille » A21 stockées ?!?!

6/ La hauteur des pages de garde est exactement identique sur les deux volumes (29,8 cm) quand cette hauteur varie pour les autres éditions couleur ou noir et blanc…

7/ Les montages et pliages des plats sont identiques.

8/ Les traces en diagonale des couteaux de découpe des cahiers sur les tranches latérales et inférieures sont identiques. Et pas de traces nettes sur la tranche supérieure dans les deux cas…

9/ Pour ce qui concerne le dernier plat, le A21 est en fait un A22 dont le numéro a été barré (5594 barré 1786 et utilisé pour une petite quantité de « Licorne » et de « Crabe » en décembre 1943 et en 1944). Il a été imprimé en décembre pour revêtir l’EO couleur du « Crabe » sortie début janvier.

10/ Quant aux dos rouges, nous avons vérifié que, dans les deux cas, le matériau existait bien déjà en 1943. Il n’y a évidemment pas de doute pour le pellior carmin utilisé couramment pour les « Tintin » de cette époque, que nous retrouvons sur les A22 envoyés à Hergé le 5 novembre 1943. Le matériau utilisé pour les A21 — granulé vermillon toilé plastifié — est plus étonnant. Renseignement pris auprès de la société Relma à Paris, spécialisée en reliure, cette matière nommée similoïd existe bien depuis avant la guerre, date à laquelle on la nommait pégamoïd

Projets de travelling dessiné, exemplaire Hergé A22.

Tampon et stylo encre sur un des exemplaires neufs trouvés chez Casterman. D’après Étienne Pollet, un monogramme réalisé par Hergé gracieusement pour Casterman.

11/ Parmi les nombreux exemplaires neufs consultés, nous avons remarqué que l’un d’eux comporte un tampon représentant un C. D’après Étienne Pollet, il pourrait s’agir de l’un des nombreux essais sous traités par Hergé pour un sigle Casterman et celui-ci se rapproche assez du définitif… Ces essais datent de l’après-guerre…

Nous avons vu que tous les éléments (au moins 5…) pris séparément étaient d’époque. On pourrait cependant objecter que ces éléments ont été assemblés en albums 20 ou 30 ans plus tard… Mais réfléchissons un peu, un assemblage postérieur de plusieurs dizaines d’années est d’une très faible probabilité.

— Les éléments tous d’époque auraient dû être entreposés et conservés séparés plusieurs dizaines d’années… avec le projet de les assembler un jour à l’identique des éditions alternées d’origine ? Si oui, pourquoi les avoir conservés séparés puisque tous les éléments auraient permis dès le départ un assemblage ? Qui aurait pu avoir l’idée d’un tel projet, calculé à l’avance pour que les albums assemblés 10, 20 ou 30 années plus tard soient exactement identiques ?

— À moins d’imaginer que, par coïncidence, Casterman ait conservé justement les bons éléments pour un assemblage à l’identique… Ce hasard relevant presque du miracle, il faudrait plutôt imaginer, dans ce cas, que Casterman ait conservé des stocks de tous les types d’éléments constitutifs d’albums de toutes les époques. Or, nous savons que Casterman, dans cette période de pénurie, a écoulé le moindre stock en procédant à des recartonnages immédiats, ce qui explique d’ailleurs que nous n’ayons pas d’exemple d’albums constitués avec des matériaux des années de guerre ayant été reliés après 1945.

On retrouve les plis au même endroit sur les 2 types d’albums A21 et A22.

Principales conclusions

Les exemplaires de l’« Oreille cassée » neufs retrouvés sont bel et bien fabriqués à partir de matériel d’époque jusque dans les moindres détails. Leur aspect extraordinairement neuf ne peut être dû qu’à d’exceptionnelles conditions de conservation, que les témoignages nous confirment. Ils furent découverts début 1980 chez Casterman par le « BDM » (représenté par Rolland Buret selon Michel Bera), mais selon les témoignages, étaient connus de longue date en interne sans qu’on y attache une quelconque importance.

Exceptionnelle tête qui fait penser à l’époque « Alph Art » : exemplaire Hergé.

Tout indique un assemblage d’époque et rien ne va dans le sens d’une fabrication postérieure. Plus précisément, 1944 ou 1945 est une période où le matériel constituant ces albums était encore disponible et pendant laquelle le pellior jaune était utilisé à la place du pellior rouge. D’où l’utilisation d’un simili rouge dit pegamoïd, faute de pellior rouge…

Enfin, n’oublions pas qu’une fabrication strictement identique (A21 et pegamoïd) a été réalisée sur d’autres titres (« Crabe », « Étoile »), dont nous pouvons remonter la datation jusqu’aux années 1960 au moins…

Pourra-t-on un jour lever le voile sur le mystère des « Oreille cassée » ?

Reste qu’on a longtemps dit qu’il n’est pas logique d’avoir retrouvé 20 exemplaires chez Casterman (certains disent même 30…) alors que, d’après les correspondances, Charles Lesne écrit à Hergé le 23 novembre 1943 : « Il y en a encore 10 de chaque titre à ta disposition. Faut-il te les envoyer ou continuer à les tenir ici à ton usage ? » En fait, cette formulation ne signifie nullement qu’il n’y en avait pas plus. Simplement, 10 de plus réservés à Hergé, mais rien ne dit qu’il n’y en avait pas d’autres… Les courriers sont d’ailleurs assez imprécis sur les quantités, par exemple, avant l’impression, Charles Lesne écrit à Hergé « On te fera une dizaine de feuilles de “La Licorne”, de “L’Oreille cassée”, de “L’Île noire” et de “L’Étoile mystérieuse” ».Les courriers suivants annoncent 20 exemplaires réservés à Hergé… Mais n’excluent nullement d’éventuels exemplaires imprimés en plus !

Un dessin en page de garde qui fait penser au château du « Sceptre d’Ottokar » : exemplaire Hergé.

Le seul vrai mystère reste la date de reliure dont nous pensons qu’elle était assez rapprochée, plus précisément septembre 1945 : date de la parution du « Crabe » A23 bis dont il existe un recartonnage A21. Une autre hypothèse serait un assemblage en 1946 ou 1947. Car selon Étienne Pollet : « Peu après la guerre, Gérard Casterman a entrepris une gigantesque opération d’archivage/emballage (et parfois reliure)/classement de tout ce qui traînait dans les greniers, armoires et caves et a constitué quelques grandes “bibliothèques” et le système administratif qui allait avec… » Système d’archivage qui a perduré jusqu’en 1990…

Annotations précisant les mouvements de Tintin en vue du dessin animé, exemplaire Hergé A22 .

Exceptionnelles esquisses pour le cinéma en page d’ouverture, exemplaire Hergé A22.

Nous ne croyons pas à cette hypothèse. En effet, on ne trouve reliés que les 5 titres imprimés pendant la guerre. Or, à partir de 1946, les correspondances nous montrent que Casterman fabriqua systématiquement, pour Hergé, plusieurs dizaines d’exemplaires de chaque titre en feuilles en noir, dont on retrouve aujourd’hui la trace non reliée… Si la reliure avait été postérieure à 1945, pourquoi seuls les 5 titres « Île », « Oreille », « Crabe », « Étoile » et « Secret » eurent ils été reliés et non les autres feuilles en noir pour les autres titres de « Tintin » ? On devrait trouver aussi des « Rackham », « Sceptre », « Amérique », « Lotus » et « Congo » reliés avec second plat A21 et dos pegamoïd. Or il n’en est rien… Après 1945, les feuilles en noir n’étaient simplement plus reliées, car il n’y en avait plus nécessité, du fait de la fin de la guerre !…

Sur cette dernière question, nous avons peu de chance de trouver une preuve de datation précise, mais ne regrettons pas qu’un parfum de mystère puisse continuer à flotter sur cette affaire…

Les vrais collectionneurs ressentent pour ces albums la même attraction que celle exercée sur Tintin par le fétiche Arumbaya… Puisse cet article éveiller leur intérêt, susciter leur réflexion, et que ceux qui sont en mesure de nous apporter des détails supplémentaires nous contactent et nous aident à lever un coin du voile…

Projets de mouvements, exemplaire Hergé A22.

Je partagerai dans 15 jours mes connaissances sur l’édition alternée que je préfère, « Le Crabe aux pinces d’or »…

Prochaine parution : Livre 4, L’Énigme du « Crabe » alterné

Gilles FRAYSSE

Chapitre précédent – Chapitre suivant

(1) Lire les différents chapitres de cette analyse :

« Tintin » : le mystère des éditions alternées… Livre 1 : les « Île noire » d’Hergé

« Tintin » : le mystère des éditions alternées… Livre 2 : une « Étoile » bien mystérieuse…

« Tintin » : le mystère des éditions alternées… Livre 4 : L’énigme du crabe alterné.

— « Tintin » : le mystère des éditions alternées… Livre 5 : Le Lotus bleu en noir

Galerie

4 réponses à « Tintin » : le mystère des éditions alternées… Livre 3 : Les Oreilles stockées !?!

  1. Box office Story dit :

    Merci c’est passionnant

    • FRAYSSE dit :

      Merci beaucoup ! La semaine prochaine, à suivre l’article le plus intéressant sur le Crabe Aux Pinces d’Or, édition alternée…

  2. Clothaire dit :

    Merci pour cette reconstitution extraordinaire et pour les images qui l’accompagnent.
    Un seul problème :
    “Si la reliure avait été postérieure à 1945, pourquoi seuls les 5 titres « Île », « Oreille », « Crabe », « Étoile » et « Secret » eurent ils été reliés et non les autres feuilles en noir pour les autres titres de « Tintin » ?”
    >>
    Si la reliure avait été postérieure à 1945, pourquoi seuls les 5 titres « Île », « Oreille », « Crabe », « Étoile » et « Secret » AURAIENT-ILS ÉTÉ reliés et non les autres feuilles en noir pour les autres titres de « Tintin » ?

    Bien à vous.

  3. Clothaire dit :

    D’autre part, n’omettez pas le pronom « celui/celle » :
    “Je partagerai dans 15 jours mes connaissances sur l’édition alternée que je préfère, « Le Crabe aux pinces d’or »…”
    >>
    Je partagerai dans 15 jours mes connaissances sur l’édition alternée que je préfère, CELLE DU « Crabe aux pinces d’or »…

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