« The Private Eye » par Marcos Martin et Brian K. Vaughan

L’auteur de « Y the Last Man », « Ex Machina », « Saga » ou « Paper Girls » nous a habitués à de belles et bonnes séries. Ce one shot inspiré et fun, traitant d’un futur sans Internet, prouve une nouvelle fois encore son grand talent.

Dès les premières pages, aux couleurs flashy, de cet album au format à l’italienne, il paraît évident que l’on a affaire à une grande œuvre. Le point de départ est le suivant : 2076, Los Angeles. Cela fait déjà plusieurs dizaines d’années que le cloud, ce système informatique globalisé qui héberge toutes nos publications, nos photos, commentaires, mails, playlists, opinions politiques, a explosé. On ne sait pas comment, mais tout d’un coup, plus aucune intimité n’a été possible.

À la suite de ce désastre, le réseau a donc été abandonné et la société a redécouvert un mode de vie basé sur les choses physiques. Celle-ci a repris goût aux objets et à leur fabrication. Les communications se font essentiellement par tube, tout comme les déplacements humains. Pour l’intimité, chacun se préserve en public avec un ou plusieurs masques, plus ou moins élaborés, que l’on a le droit de porter à partir de la majorité. Et pour tout de même avoir accès à des informations « cachées », on fait appel aux bibliothécaires, garants du savoir, qui ont acquis un statut très particulier, ou à des journalistes assermentés. Ces derniers sont devenus le quatrième pouvoir et sont aussi chargés, à ce titre, de faire respecter la loi.

Pi, un jeune homme de 29 ans, est détective paparazzi. En fait, un journaliste sans licence. Il est contacté par une belle demoiselle qui souhaite pouvoir récupérer ses propres données, afin de postuler à un poste de responsabilité. Mais cette jeune femme est assassinée peu après. WikiLeaks est un nom éminemment présent en filigrane. Les lanceurs d’alerte d’aujourd’hui seront-ils les détectives de demain ?

Dans une ambiance mêlant polar 50′s à la « LA Confidential » et science — fiction à la « Blade Runner », le nouveau projet de Brian K. Vaughan dépeint un futur de catastrophe technologique très probable qui donnerait paradoxalement presque envie d’être vécu. Le retour aux objets et à leur fabrication, leur utilisation, fait en effet étrangement écho à la vague actuelle, grossissante, des imprimantes 3D et des fab labs. Les clins d’œil aux vinyles (The Flaming Lips, chez Pi, par exemple) résonnent aussi de manière assez plaisante, lorsque l’on sait le retour de ce format, un temps prédit moribond, dans nos boutiques aujourd’hui. Le grand-père de notre héros, nonagénaire, adepte des anciens smartphones (dont il collectionne les câbles dans le garage), ou des souvenirs de la chaîne MTV, est aussi un élément comique fort. En revanche, le danger vient d’un autre objet familier, qui opère en réseau et se présente pour certains comme un moyen imparable pour reprendre le pouvoir.

Ce projet, réalisé de main de maître en duo et dessiné par l’artiste barcelonais Marcos Martin, a été d’abord projeté comme une publication numérique en chapitres sur une plateforme créée pour l’occasion par Martin : panelsyndicate.com. Le format sous forme de strips étant un choix de publication originale, qui a cependant nécessité une adaptation pour les supports numériques. Financé durant quasiment un an par les auteurs seuls, la réussite immédiate auprès des lecteurs a cependant permis d’envisager un support papier auprès de l’éditeur Image Comics.

L’histoire a obtenu le Eisner Award 2015 du meilleur web comic. Ce titre honorifique rend entièrement justice à l’album traduit par Urban comics dans sa collection Urban Strips, en y ajoutant la qualité de façonnage propre à une publication de haut vol. Un seul regret, minime : que la couleur orangée de la couverture ne rende pas autant justice aux couleurs si délicieusement vintage de Luntsa Vicente, lesquelles participent pourtant, pour une grande part, au goût si sucré de ce thriller de science-fiction magique.

Un incontournable du comics alternatif moderne, intéressant et fun en même temps !

Franck GUIGUE

Visiter le site Panel Syndicate : digital comics directly from creators to readers

Ps : L’album propose de nombreuses pages bonus en fin de volume, permettant de comprendre le procédé créatif des deux auteurs, via des échanges de mails et des croquis. Très instructif.

 

« The Private Eye » par Marcos Martin et Brian K. Vaughan

Éditions Urban Comics (28 €) — ISBN : 9 791 026 810 667

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