« Harrow County T3 : Charmeuse de serpents » par Tyler Crook et Cullen Bunn

Déjà le troisième tome pour cette excellente chronique de la vie d’une sorcière dans la campagne du Sud américain. Un doux parfum de conte, au milieu des années trente, apportant une brise reposante dans la production souvent agressive et psychotique du comics. Mais il faut se méfier de l’eau qui dort…

Replaçons-nous dans le contexte des précédents épisodes : la sorcière Hester Beck rendait service aux habitants d’Harrow County, petit village rural d’un état (semble-t-il) du sud, mais elle était aussi accusée de pas mal de faits étranges, dont des enlèvements d’enfants. Les villageois décidèrent donc, un jour, de la condamner à mort. Après avoir essayé de la tuer de différentes manières, ceux-ci finirent par la pendre à un arbre et la brûler ; mais Hester Beck, en partant en fumée, leur fit la promesse qu’elle reviendrait, sous une forme ou une autre.

Le précédent tome

Dix-huit ans plus tard, la jeune Emmy, dont le papa possède une ferme isolée à Harrow County, découvre peu à peu ses pouvoirs de guérison hors du commun. Cependant, le pacte liant les habitants doit être honoré et Emmy devra se faire sa place si elle ne veut pas finir comme Hester. Elle va être aidée en cela par son amie noire Bérénice et « la peau », celle d’un jeune garçon mort dans des ronces, qui va devenir son fantôme monstrueux bienveillant. Tout cela était conté dans le tome 1, tandis que nous faisions connaissance avec la sœur maléfique d’Emmy dans le tome deux.

Ce nouveau recueil des comics 9 à 12 de la série régulière recentre, quant à lui, son propos sur certains personnages-clés, dont le garçon à la peau. Son histoire dramatique nous est rapportée, par le truchement d’une tentative de prise de contrôle sur lui d’un étranger aux pouvoirs malsains.

©Carla Speed Mc Neil/Glénat comics

Bérénice bénéficie aussi d’un rôle central et les auteurs en profitent pour nous présenter la communauté noire de Mason Hollow, vivant à l’orée de la forêt. Enfin, le personnage de la vieille Lovey, collectionnant les serpents dans sa masure au cœur des bois, donne le titre de ce tome et apporte quelques indices supplémentaires à l’intrigue du récit.

Harrow County, dont on nous explique au passage l’origine du nom dans ce tome, est un comics particulièrement attachant qui a été désigné « meilleure série 2015 » par le grand Mike Mignola, créateur de Hellboy. Quand on sait l’originalité tant scénaristique que graphique de cette création, on peut s’attendre à quelque chose de bien. De fait, si Cullen Bunn utilise un ton proche du conte pour nous emporter dans son histoire, c’est pour mieux nous surprendre. En effet, la douce poésie bucolique qui rythme quelque peu son récit est habilement saupoudrée d’éléments violents ou sanguinaires qui fusent à l’occasion, sans trop prévenir. Un genre conte de Grimm qui apporte une fascination dans le vrai sens du terme : être attiré par ce que l’on redoute.

© Tyler Crook/Glénatcomics

Tyler Crook, pour sa part, pose un dessin apaisant sur le papier : sorte de création presque ligne claire qu’une coloration naturelle, assez douce, rehausse dans l’effet enfantin. Les têtes de chapitre sont à chaque fois présentées en doubles pages majestueuses, au titre incorporé dans le décor, façon « Le Spirit » de Will Eisner. Un enchantement.
On notera cependant que dans ce troisième volume, le chapitre 1 traitant du garçon à la peau est dessiné par Carla Speed Mc Neil : une artiste au trait un peu plus réaliste, plutôt adapté ici, et dont la coloration est assurée brillamment par Jenn Manley Lee. Carla Speed Mc Neil est connue pour sa série alternative « Finder », autopubliée de 1996 à 2005 et, depuis, reprise en recueil chez Dark Horse. Elle a gagné un Eisner Award pour celle-ci. Peut-être la verrons-nous traduite un jour prochain en France.

Un changement de style radical © Hannah Christenson/Glénatcomics

Le dernier chapitre est assuré au dessin, lettrage et colorisation par Hannah Christenson : une artiste plutôt reconnue dans le domaine de l’illustration jeunesse. Si son style très différent et un peu brouillon ici (1) – ce ne sera pas ce que l’on apprécie le plus dans ce recueil, même s’il est toujours agréable de découvrir de nouveaux talents —, c’est surtout le propos de Cullen Bunn qui dérange. L’exorcisme d’une maison par Emmy est en effet séparé du reste du récit, et opère comme une sorte de bonus aux précédents chapitres. Étonnant pour un épisode régulier. L’album se conclut, comme d’habitude, par un sketchbook bienvenu et conséquent.

© Tyler Crook/Glénat comics

Un comics alternatif proche du conte, auquel la poésie du scénario et du traitement graphique insuffle un charme fascinant. Vivement recommandé, et entre autre à toutes celles et ceux qui ont aimé « Beast of Burden » de Jill Thompson et Evan Dorkin. (Précédemment chroniqué ici : http://nebular-store.blogspot.fr/2013/02/une-somme-animaliere-beasts-of-burden.html)

 

Franck GUIGUE

(1) Il est étonnant de remarquer que ce style est proche de celui d’un Joan Sfar, par exemple, mais que les autres illustrations de l’artiste que l’on peut voir sur son site web sont nettement plus agréables et abouties. Comme quoi, le travail d’illustrateur n’est pas du tout le même que celui de dessinateur de bande dessinée, et il est évidemment plus difficile de reproduire la qualité d’une seule image peinte au long d’un récit de 23 pages.

Illustrations à voir sur : https://www.instagram.com/hannah_illo/?hl=fr

 

« Harrow County T3 : Charmeuse de serpents » par Tyler Crook et Cullen Bunn

Éditions Glénat Comics (14,95 €) — ISBN : 9 782 344 022344

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