« Sacrées Vaches » par Jörg Mailliet et William de Tamaris, dans la revue XXI n° 39

Les vaches sacrées semblaient un tabou immuable en Inde et l’on imaginait, de loin, que nul ne contreviendrait à cet interdit aussi hindouiste que séculaire ; mais, heureusement, les mentalités évoluent et trouvent des parades à l’inertie des croyances. Du coup, malheureusement, les résistances également. Dès lors, les religions, comme toujours, révèlent leur face cachée autoritaire et violente…

La revue XXI propose, en effet, dans son numéro d’été, un reportage dessiné consacré à ces femelles ruminantes et néanmoins sacrées, ainsi qu’aux enjeux qu’elles soulèvent dans une société multiculturelle. La multiplicité des croyances pourrait amener les uns et les autres à penser que tout est arbitraire ; mais non, l’homme est ainsi fait qu’il veut prouver que c’est le voisin qui a tout faux.

Pourtant, le paysan indien avait trouvé un compromis : quand sa vache ne produisait plus de lait et puisqu’il lui était impossible de l’abattre (en tant qu’hindouiste), il la proposait à un boucher musulman qui l’échangeait contre un veau et qui se chargeait de débiter la vieille vache. Tout fonctionnait bien : l’hypocrisie religieuse y trouvait son compte et le commerce également. Non seulement le paysan rentabilisait sa mise, mais le boucher pouvait de son côté faire son petit business. Pas si petit que ça, d’ailleurs, puisque l’Inde est le premier exportateur de viande bovine au monde !

Mais voilà, les forces réactionnaires prennent un jour le pouvoir et rien ne va plus ! Dans l’État du Maharashtra, le gouvernement local interdit, tout d’un coup, l’abattage et la vente de viande de vaches, de bœufs et de zébus. C’est le « Beef Ban » ! Que faire des vaches qui ne produisent plus de lait et qu’on ne peut plus vendre ? Les nourrir jusqu’à ce qu’elles meurent de leur belle mort. Pour le pauvre paysan indien, c’est plus qu’un coup dur, c’est la mort assurée (d’ailleurs, une vague de suicides s’ensuivit). Derrière tout ça, l’idéologie des suprémacistes hindous, le BJP, aujourd’hui au pouvoir, dont les méthodes militaires et l’intolérance fait craindre le pire.

Il faut lire ce reportage qui résume parfaitement une situation aussi folle que dommageable et qui révèle un combat religieux arriéré : celui d’hindouistes radicaux et nationalistes qui veulent — et réussissent — à ruiner le commerce des bouchers musulmans réduisant à la faillite les abattoirs de Déonar, par exemple. Conséquence, la pauvreté s’accroît, l’intolérance religieuse également, mais surtout l’ère du bakchich et du marché noir se développe pour éviter les foudres des « milices de la vache » (oui, ça existe et elles ne sont pas tendres !).

D’un autre côté, ça fait le bonheur d’un état laïc (l’un des rares états indiens encore à l’être) : celui du Kerala, au sud-est. Là, dans la capitale Kochi (Cochin), on abat à tire-larigot dans des conditions manifestement innommables, cela dit, que ce soit pour la bête ou pour l’hygiène alimentaire. Ce reportage signé par un journaliste qui connaît bien le pays traduit parfaitement cet enjeu sociétal fondé sur des dogmes religieux et la violence qui les accompagne face à l’économie de la viande, qui a ses lois propres, sa violence aussi. La bande dessinée est complétée de pages explicatives fort utiles. Bien entendu, la revue XXI, toujours ouverte au monde propose également un dossier passionnant : « Nos crimes en Afrique »…

Didier QUELLA-GUYOT  ([L@BD-> http://9990045v.esidoc.fr/] et sur Facebook).

http://bdzoom.com/author/didierqg/

« Sacrées Vaches » par Jörg Mailliet et William de Tamaris

Revue XXI n° 39 (15, 50 €) – ISBN : 978-2-3563-8126-2

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