« Judge Dredd : Démocratie » par Colin MacNeil et John Wagner

En cette veille d’élections, je ne résiste pas au plaisir ni à la nécessité de vous parler de cet album « Judge Dredd » dont les trois récits qui le constituent se penchent sur les thèmes ô combien importants de la démocratie et du totalitarisme dans l’univers terrifiant créé par Wagner dès le début de 2000 AD il y a déjà de cela… 40 ans. Trois histoires où le talent et la complexité de cet auteur extraordinaire nous étreignent frontalement. À vos urnes !

Les trois histoires réunies dans ce volume sont parues respectivement en 1990 (America), 2004 (Terror) et 2014 (Mega-City Confidential) : c’est-à-dire qu’une décennie au minimum les sépare les unes des autres, démontrant combien le thème du combat entre démocratie et totalitarisme reste l’un des fondamentaux régulièrement abordés de l’univers de « Judge Dredd ». J’aimerais ne pas revenir là-dessus, car on peut espérer que la chose soit maintenant bien comprise et admise, mais « Judge Dredd » est le contraire d’un comic réactionnaire et violent ; c’est au contraire une œuvre humaniste militante mais qui prend le parti de nous faire exploser quelques réalités en pleine tronche afin de bien nous rappeler que rien n’est acquis (ok, parfois ça perturbe, mais faut encaisser le choc et bien comprendre ce que Wagner est en train de nous dire). « Judge Dredd » est rarement une lecture confortable, et le lecteur y est hautement sollicité en termes de réflexion et d’éthique. C’est bien. C’est comme ça qu’on devient intelligent, en faisant marcher ses neurones, et non pas en recevant notre porridge attendu et adoré. Mais si Wagner nous bouscule, il ne le fait pas sans amour non plus, car cet homme profondément révolté n’a pas son pareil pour faire vibrer notre fibre humaine au sein d’un festival d’atrocités morales, de sales blagues et de violences en tous genres. Les deux premiers récits de cet album nous le prouvent…

America et Terror sont deux histoires d’amour fortes et justes, dont le caractère pourrait paraître classique (archétype éternel de l’amour impossible) mais dont Wagner tire une dramaturgie plus ample. Car si la personnalité des amants est bien sûr à prendre en compte, leur destinée commune se retrouve entravée par la nature du système dans lequel ils vivent, évoluent, et donc… aiment. La société ultra-surveillée des Juges, avec sa Loi omnipotente qui brise quiconque n’y prête pas allégeance, sécuritaire au point que le choix entre liberté et justice se pose d’emblée en chaque chose, est-elle réellement apte à engendrer une vie ou chacun puisse se sentir libre d’aimer ? Rien n’est moins sûr, car dans le monde de Judge Dredd, on n’a pas d’autre choix que de devoir choisir son camp. « America », c’est le prénom de l’héroïne qui a décidé de combattre la société des Juges aux côtés des Démocrates, dont la faction active et violente « Guerre Totale » multiplie les attentats : tout un symbole… Bennett Beeny, lui, est un chansonnier qui a réussi en acceptant les règles du jeu, ne regrettant pas la perte de sa liberté au vu de ses revenus. Comment, alors, America et Bennett pourraient-ils bien s’aimer ? Et si oui, l’éthique sera-t-il plus fort que l’amour ? America n’est pas n’importe quelle histoire, puisqu’elle fut publiée dans le tout premier numéro de Judge Dredd Megazine en 1990, une revue créée pour justement mieux creuser certaines facettes de « Judge Dredd » de manière plus resserrée et adulte. Dans Terror, c’est un autre couple que nous voyons être dans l’incapacité de pouvoir s’aimer : Sonny est un terroriste de « Guerre Totale » qui finit par renoncer à sa cause après avoir sauvé une certaine Zondra d’un attentat. Mais le reste du mouvement va-t-il accepter son choix ? Évidemment, l’étau va se resserrer autour de nos deux amants… Cet angle amoureux qu’utilise Wagner pour mieux parler d’un sujet politique effroyable n’est pas la moindre qualité de ces récits poignants.

Enfin, Mega-City Confidential nous parle de la possibilité ou non de contester, de dénoncer et de rendre public des dysfonctionnements violents – et souvent savamment cachés – des puissances au pouvoir. Autrement dit, un récit sur le statut des lanceurs d’alerte au sein d’un monde sécuritaire et déviant. Erika Easterhouse travaille dans un département secret du Grand Hall de la Justice et découvre que les projets et actions de cette section portent grandement atteinte à la vie privée du peuple. Mais trouvera-t-elle des personnes qui soient assez courageuses et impliquées dans le combat démocratique pour que l’affreuse vérité éclate au grand jour ? Ces terribles histoires font gravement écho avec notre monde contemporain, la science-fiction d’hier étant malheureusement souvent la réalité d’aujourd’hui… L’ensemble de l’album est dessiné par Colin MacNeil dont on admirera ici le talent chromatique, notamment dans les deux premiers récits qui – entre crayons et peinture – proscrivent le cerné noir au profit de modelés aux couleurs intenses. Après avoir lu ce « Judge Dredd », vous ne pourrez plus ignorer combien il est important de défendre et de participer à la démocratie afin de faire reculer l’obscurantisme…

Cecil McKINLEY

« Judge Dredd : Démocratie » par Colin MacNeil et John Wagner

Éditions Delirium (25,00€) – ISBN : 979-10-90916-33-3

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