« Strange Fruit » par J.G. Jones et Mark Waid

« Strange Fruit », au départ, c’est le titre d’un morceau de jazz chanté par l’immense Billie Holiday à partir de 1939. Pas n’importe quel morceau, puisqu’il est considéré par beaucoup comme l’acte de naissance de la chanson contestataire, rien de moins. « Southern trees bear a strange fruit, Blood on the leaves and blood at the root, Black bodies swinging in the southern breeze, Strange fruit hanging from the poplar trees. » (« Les arbres du Sud portent un fruit étrange, Du sang sur les feuilles et du sang aux racines, Des corps noirs qui se balancent dans la brise du Sud, Un fruit étrange suspendu aux peupliers. ») : terrible texte sur les pendaisons infligées aux Noirs américains par une population blanche raciste que Holiday chantait à la fin de chacun de ses concerts, car selon elle « cela permet de faire la différence entre les gens bien et les imbéciles ». Il en va de même avec ce « Strange Fruit » de Waid et Jones qui aborde de manière assez subtile la place accordée aux Noirs dans les comics super-héroïques, mais non sans puissance évocatrice, étrange récit qui résonne comme une révolte sourde, lucide mais quelque peu amère…

Et si le « premier vrai super-héros » apparu en Amérique n’avait pas été blanc, en 1938, mais noir, en 1927 ? Eh oui, après tout, pourquoi pas ? Mais les comics – comme toute chose en ce bas monde – ne sont que le reflet du visage de notre société et de ce qui a fondé son histoire, avec sa mémoire collective et ses propres mythes et fantasmes. À une époque où la culture blanche colonisatrice avait établi sa puissance aux quatre coins du globe, difficile alors de voir les Noirs occuper une autre place dans la bande dessinée que celle de « bon sauvage », « faire-valoir » ou « compagnon magique » du héros blanc, traités avec une condescendance plus ou moins affichée ou assumée. Je parle ici de super-héros récurrents qui ont pu avoir une vie de papier digne de ce nom, et non d’avatars déviants créés dans l’urgence le temps d’un bouche-trou de 8 pages non réitéré ou presque. Dans les sixties, le changement vient de chez Marvel. Avant Le Faucon créé en 1969 comme co-équipier à part entière de Captain America alors que la culture noire se faisait de plus en plus prégnante aux USA, il y eut le pionnier du Silver Age, j’ai nommé T’Challa, La Panthère Noire, créé en 1966 dans « Fantastic Four » (la même année que la naissance du mouvement « Black Power ») ; dès le départ, T’Challa n’a pas été un « sous-super-héros noir » : c’est un roi, puissant, à la tête d’un peuple doté de très haute technologie (merci Kirby, et ce ne sera pas ta seule contribution en ce sens). Malgré tout, jusqu’à aujourd’hui, peu de super-héros noirs ont eu droit à l’ampleur du traitement ultra-majoritaire des blancs. Alors bien sûr, on pourra néanmoins citer Luke Cage (qui sous son alias Power Man est le premier super-héros noir à avoir droit à son propre titre en 1972), Tornade, Blade (côté DC, ouille, c’est pauvre… Tyroc ?), et il y a aussi les indépendants (« Spawn »), moins frileux… mais sinon, rien de révolutionnaire, et certainement pas cette contre-offensive assez idiote de discrimination positive via les adaptations cinématographiques où des acteurs noirs finissent par remplacer d’historiques visages pâles de papier (tout ça sent le rattrapage mâtiné d’opportunités mercantiles…).

 

Alors bien sûr, il faudrait étayer le propos, mais en synthèse, on ne pourra que constater combien les Noirs ont aussi été discriminés dans l’univers des comics super-héroïques. Contre cela, que faire ? Certainement pas remplacer un super-héros blanc par un acteur noir à l’écran, mais créer de vrais beaux super-héros noirs, plutôt, non ? Mais difficile de réagir sans risquer de verser dans le caricatural, la stigmatisation malheureuse par défaut, ou la revanche contre-productive… la marge de manœuvre est plus ténue qu’il y paraît. Avec « Strange Fruit », Mark Waid a trouvé un angle qui se révèle aussi pertinent qu’intelligent au fur et à mesure qu’on avance dans la lecture, évitant l’étalage de surpuissance tout autant qu’un certain sensationnalisme militant. Il ne nous propose pas une grande épopée avec un super-héros noir tellement classe que les super-héros blancs feraient profil bas, ni n’a créé un super-héros noir surmusclé et surmilitant ou encore une nouvelle idole en devenir ayant bientôt sa propre série… Waid a préféré travailler en creux afin de faire se révéler à travers la trame de son récit et la nature de son héros (un super-héros noir et muet) la discrimination faite aux super-héros noirs dans les comics. Il est là, mais n’a ni nom ni identité, et ne prononce jamais un mot. Son arrivée sur Terre et le peu de temps qu’il y aura passé auront été autant sensationnels que discrets puis bientôt oubliés…

Il faut dire que Waid a mis les pieds dans le plat, en faisant apparaître ce premier super-héros noir (et premier super-héros tout court) en Louisiane, en 1927… Comment pourrait réagir cette population blanche et colonialiste, animée par la haine et le racisme, autrement que par la violence face à un être supérieur dont la couleur de peau est celle de ceux qu’ils ont toujours traités en inférieurs ? Mais le grand péril vient avant tout de la crue historique du Mississippi qui menace d’engloutir d’innombrables habitations. Face à cela, ce surhomme énigmatique tombé du ciel serait-il finalement une aide et non un danger ? Tout au long du récit, nous assistons aux différentes façons dont réagissent les gens devant cette nouvelle donne raciale alors que la menace gronde. La suffisance hautaine des puissants et la hargne assassine des populations de race blanche se heurte à l’humilité résignée des populations de race noire, avec entre elles deux quelques électrons libres et bienveillants. Le contexte est réaliste, l’action est simple, se déployant sur la longueur plutôt que dans une accumulation de ramifications. Il en découle un temps assez lent, comme si ce temps s’était parfois arrêté, afin que l’on se focalise entièrement sur l’apparition de ce personnage, sur son mystère, sa puissance… son silence. Nous n’embarquons pas dans un feu d’artifice d’action et de super-vilains, nous sommes dans le monde des hommes, et quelque chose d’irréel se passe…

Le style peint réaliste de J.G. Jones convient évidemment parfaitement à ce récit poignant où l’expression des visages est primordiale. Son aquarelle est assez lumineuse et contrastée, « bizarrement » plutôt froide alors que la restitution de la chaleur moite de la Louisiane tendrait plutôt à l’inverse (mais ne serait-ce pas non plus une manière d’instaurer aussi une atmosphère propice à la méditation et au recueillement ?). Même si cette histoire singulière se déroule sur une centaine de pages, la temporalité particulière, l’angle resserré de l’action et le dénouement final abrupt nous plongent dans une drôle de sensation, entre tristesse, regret et inachevé, c’est-à-dire exactement ce qu’espérait exprimer Waid quant à la prise en compte des minorités dans les comics… On l’aura compris, « Strange Fruit » est un comic intelligent, subtil, profond, qui continue à résonner en nous bien après l’avoir refermé.

Cecil McKINLEY

« Strange Fruit » par J.G. Jones et Mark Waid

Éditions Delcourt (15,95€) – ISBN : 978-2-7560-9185-3

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2 réponses à « Strange Fruit » par J.G. Jones et Mark Waid

  1. Michel Dartay dit :

    Bonjour cher Cecil. On pourrait aussi rappeler le label Icons de courte vie chez DC Milestone, vers 1990, consacré aux minorités ethniques, ainsi que la série Steel qui mettait en scène un afro-américain en guise de Superman, chez le même éditeur.

    • Hello Michel,

      Merci de votre commentaire qui – comme toujours ! – complète mon article avec des éléments intéressants que j’aurais omis.

      Toutes mes amitiés renouvelées,

      Cecil

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