« Les Branleurs T1 : Introduction » par Éric Salch et Manu Larcenet

Depuis « Pauvre Lampil » de Lambil et Cauvin en 1974, en dehors de la BD autobiographique pure et dure qui n’a pas forcément pour thème central le métier de la bande dessinée, quelques rares auteurs se risquent parfois à cet exercice périlleux de la mise en abîme créateur/œuvre qui – s’il n’est pas abordé sous un angle aussi sincère que talentueux – peut vite tourner au narcissisme déplacé ou à la platitude gênante. Avec « Les Branleurs », Salch et Larcenet évitent tous les écueils en nous proposant au contraire une œuvre à quatre mains totalement décomplexée et rigolarde, réjouissante et drôle, à la fois jeu de massacre entre amis et sabotage éhonté en direct.

Le procédé est vieux comme le monde, mais il faut un sacré talent pour en faire une réussite : deux amis complices mais semblant opposés qui jouent à se détester à grand renfort de bêtises plus grosses les unes que les autres. Un procédé de sales gosses… qui ravira les aficionados du dérapage dans l’irrévérence et l’autodestruction pour de rire.

Dès le départ, le postulat au second degré est annoncé de manière édifiante : la « star internationale de la bande dessinée » Manu Larcenet propose au « jeune branleur de la BD » Éric Salch de faire un album ensemble. L’ego du « maître » va se confronter à l’aigreur du « débutant », et ce qui devait être une belle aventure devient quelque chose d’assez pitoyable… pour notre plus grand plaisir, car les gags sont très bons.

La mise en abîme consiste en ce que cette bande dessinée raconte justement le processus qui l’a créée à travers les témoignages des deux auteurs. Tour à tour, ils prennent le relais au sein du récit afin de raconter comment leur collaboration pour faire cet album de BD commun a débuté puis évolué, chacun réagissant très personnellement et/ou continuant le récit de l’autre, opérant parfois ce léger glissement où la réponse aux strips précédents devient elle-même la création. Par rebonds, échos et passerelles, Larcenet et Salch tressent un double-témoignage qui rend compte de l’incongruité de ce projet commun, tout semblant les séparer. Toute la jouissance de cet album réside bien dans la description intime, quotidienne, pathétique, de cette destruction du jouet sciemment revendiquée en amont afin d’en rire et de porter la connerie en majesté.

Pari réussi, car c’est souvent très con, et c’est ça qu’est bon, évidemment ! Plus les deux auteurs-personnages scient la branche sur laquelle ils zonent, plus ils rendent le sujet-gigogne de l’album improbable et réjouissant dans la consternation. Tandis que leurs avatars de papier se méprisent de manière hautaine ou agressive, les auteurs ne s’épargnent pas dans leur description d’eux-mêmes, relayant même les critiques de l’autre (ce qui est un bon point d’équilibre pour cet exercice tendancieux). Humour vache car amour vache, qui aime bien châtie bien, tagada-tagada-tsoin-tsoin : la dent féroce mais le cœur tendre, dans des dialogues et monologues édifiants de mauvaise foi, nos deux compères s’écharpent méticuleusement, se descendent en flammes, entre condescendance bouffie pour l’un et hargne stérile pour l’autre, dans des successions de scénettes souvent très drôles car ne faisant qu’amplifier l’absurdité de cette situation engendrant le malaise. Les styles graphiques de Salch et Larcenet se complètent avec bonheur dans cette lamentable odyssée de la création au quotidien qui ne créera finalement que de l’affliction rigolarde. Si tout ceci n’est qu’une introduction, le reste promet. Chapeau, les mecs ! Superbe naufrage ! Sabotage réussi !

Cecil McKINLEY

« Les Branleurs T1 : Introduction » par Éric Salch et Manu Larcenet

Éditions Les Rêveurs (15,00€) – ISBN : 979-10-914-7677-5

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5 réponses à « Les Branleurs T1 : Introduction » par Éric Salch et Manu Larcenet

  1. Julien dit :

    Eric Salch et talent … non ces deux mots ne vont pas ensemble. Désolé. Salch ne sait pas dessiner, ne sait pas prendre du plaisir même sur un petit dessin .. Il ne se passe RIEN. Le gars n’a jamais tenu un crayon de sa VIE ! Et ça se voit, y compris dans ses albums à Fluide Glacial ou un autre juste avant, voir via son blog. Il va falloir revoir la copie un jour.

    • Bonjour Julien,

      Merci de votre commentaire qui apporte la contradiction. Je comprends tout à fait que vous puissiez ne pas aimer – voire détester – les dessins de Salch, mais de là à dire qu’il ne sait pas dessiner, je vous trouve assez injuste, car il a un vrai trait, parfois cartoon parfois libre, que je ne trouve pas inintéressant du tout. Mais bon… je ne peux vous en vouloir d’avoir des goûts et dégoûts personnels et de les revendiquer, j’aurais pu écrire la même chose que vous à propos de Sfar, par exemple…

      La solution pour vous, avec ces « Branleurs », ce sont les auteurs mêmes de cet album qui vous la donnent : vous n’avez qu’à déchirer toutes les pages de Salch pour ne garder et lire que celles de Larcenet ! ;)

      Bien à vous,

      Cecil McKinley

      • Julien dit :

        Je préfère garder le « Correspondances » de Larcenet et Ferri , au même éditeur associatif. Voir maintenant Larcenet pourrait récupérer les PhiloFax entre lui et Gaudelette autrefois pour @Fluidz !

        Mais bon sang ! Si SALCH a un trait cartoon et libre ?! Dans quel état est le mien alors après des années et des années de pratiques, 4 ans aux Beaux Arts… sans avoir la chance d’être édité pour l’instant ?! Je dois cesser de dessiner pour laisser place à celui qui a soit disant un trait « cartoon » et libre ?! ARGL ! J’ai mal à mon dessin, à ma main gauche, ma passion depuis tout petit, mal à tous ces GRANDS talents que je vénère et soutiens à fond.

        Joann Sfar, oui , il y a des moments où il se fout de la gueule du monde avec certains de ces dessins ou de ces albums. Mais bon, comprenons certains critiques, ils n’ont lu que lui et ne voit que en lui « Le Chat du Rabbin ».

        • Bonjour Julien,

          Je ne comprends pas en quoi dire que Salch a un trait cartoon et libre entraînerait des comparaisons de jugements du niveau des dessinateurs. C’est un superlatif tentant d’identifier dans quel genre graphique s’exprime ce dessinateur, c’est tout. À ce moment-là, juste dire que Gibrat a un style réaliste et doux serait une injure à ceux qui dessineraient de manière encore plus réaliste ou douce ? Je ne le pense pas, pas plus que ce n’est un jugement de valeur…

          Qui est édité ? Qui ne l’est pas ? Vous savez comme moi que tout ceci n’a pas qu’une réponse, et que cela ne doit pas entamer votre passion du dessin ni empêcher votre parcours artistique. Croyez-en quelqu’un qui a étudié le dessin pendant des années, qui a été un peu édité sous d’autres noms il y a de cela déjà quelques années, qui ne l’est plus pour le moment, et qui le sera peut-être à nouveau un jour… ou pas ?

          Bien à vous,

          Cecil

        • lorenzo dit :

          Bonjour Julien,
          Si vous n’aimez pas Salch, laissez le tomber; il n’est pour vous qu’une perte d’énergie et de temps. Il n’est pas non plus responsable de votre « malheur » de ne pas être édité. Si votre dessin ne colle pas à « l’air du temps » et surtout ne plait pas à un éditeur; se faire publier est quasi mission impossible!
          Personnellement, j’aime le dessin de Salch mais je ne suis peut être pas un bon exemple car voyez vous je ne suis plus capable de lire la moindre bande dessinée « classique » et « académique » que j’ai pourtant adoré. Giraud, Boucq et j’en passe… leurs dessins me donnent la nausée et les albums me tombent des mains (comme Sfar et d’autres…)! Les seuls « anciens » qui trouvent encore grâce à mes yeux sont Franquin (uniquement Gaston années 60 et 70), Reiser et surtout Richard Corben que je lirais et relirais jusqu’à ma mort. Hier, j’ai lu et adoré la bédé « Lisa de la Nasa », aussi bien le dessin que le scénario. Il y a 10 ans, j’aurai acheté le dernier « Bouncer » les yeux fermés, aujourd’hui je les « bazarde »! Comprenne qui voudra!