« Le Jardin des souvenirs » par Paul Azaceta et Mark Waid

Que diriez-vous d’un bon vieux polar archétypal pourtant très contemporain ? Sombre, efficace, tranchant, « Le Jardin des souvenirs » est une résurgence du roman noir de cet âge d’or américain qui retrouve depuis quelque temps des couleurs grâce à certains auteurs revisitant le genre avec talent… Il sera ici question de morts anonymes, de réseau d’agents, et d’un certain visage de notre société qui préfère oublier plutôt que de regarder ses victimes en face…

« John Doe », c’est le nom générique qu’on donne aux anonymes dans le monde anglophone (apparu au 18e siècle en Angleterre et au 19e siècle en Amérique). Une sorte de « Monsieur X », ou plus précisément « tout homme dont le nom n’est pas connu ». Mais c’est aussi le nom du protagoniste de cette histoire qui – avec l’aide d’un réseau d’agents infiltrés dans de multiples strates sociales et professionnelles – s’est donné pour mission de redonner leur dignité à toutes les victimes de crime sans visages. Car pas plus qu’elle ne s’est occupée de ses anonymes lorsqu’ils étaient vivants, la société n’a pris en compte ces mêmes anonymes une fois morts, enterrés sous des plaques funéraires où n’apparaît qu’un numéro s’inscrivant dans une longue liste de personnes assassinées dont on ne connaît ni l’identité ni l’histoire… Ce thème de la quête d’un anonyme cherchant à redonner une identité à d’autres anonymes désormais disparus ouvre bien évidemment des cheminements sensibles et humains assez prégnants au sein de cette œuvre.

Mark Waid nous sert ici un récit intense et ouvert qui pose plus de questions qu’il n’offre de réponses, nous laissant ressentir et réfléchir les choses face aux faits qui se dévoilent petit à petit. Aussi concis que profond, ce comic a su résister à l’appel de la série pour se concentrer sur son noyau dur, comptant plus sur le lecteur pour extrapoler les ramifications sous-jacentes d’un récit relativement court que de tirer sur la ficelle ad libitum afin d’exploiter un potentiel pourtant énorme. Car il aurait été facile à Waid de déployer une infinité de cas à partir de son postulat humaniste et torturé : à chaque victime anonyme un nouveau parcours tragique à exhumer et autant de méchants en tous genres exprimant l’éventail de la saloperie humaine, une œuvre fleuve où l’identité du héros serait dévoilée à la fin… ou pas ? Au lieu de fructifier ce potentiel sur la longueur, l’auteur le resserre au contraire en deux chapitres dévoilant différentes facettes d’une réalité globale qui est tue.

Waid ne dresse pas la totalité de son récit, il n’en propose qu’une tranche, juste quelques cas à travers lesquels on croit comprendre ce qu’il advient dans l’ombre des cités. Le protagoniste principal ne l’est finalement pas, pion agissant au sein de l’inertie générale mais pion tout de même, pas dupe sur le fait qu’il ne pourra sans doute jamais arriver au bout de sa mission. Mais chaque nom qui se révèle derrière un numéro est une victoire personnelle sur la non-acceptation d’un système humain inhumain. Avec son style réaliste sombre et brut de décoffrage, Paul Azaceta donne parfaitement corps à ce polar existentiel, alternant les angles et installant des masses de noir de manière significative. La mise en couleurs de Nick Filardi, assez prononcée malgré une ambiance majoritairement rabattue, ajoute de la matière et complète bien l’ensemble. Alors, bien sûr, on aurait aimé en lire plus, en découvrir plus, mais cette concision de l’auteur renforce finalement l’étendue de l’écho généré par cet univers qui en dit long sur ce qui est caché, sur ce que l’on cache, sur ce qu’on nous cache… nous laissant imaginer tous ces destins disparus que l’on ne connaît pas.

Cecil McKINLEY

« Le Jardin des souvenirs » par Paul Azaceta et Mark Waid

Éditions Delcourt (15,50€) – ISBN : 978-2-7560-8382-7

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