« Charlie Chan Hock Chye : une vie dessinée » par Sonny Liew

L’année 2017 commence par un OVNI venu de Singapour ! Quand on ouvre « Charlie Chan Hock Chye », quand on le feuillette, puis quand on le lit, on ne comprend pas bien ce qu’on a sous les yeux. Tout semble prouver qu’il s’agit là de la biographie d’un auteur de BD singapourien né en 1938 et dont on retrace les 50 ans de carrière, comme dans un catalogue raisonné, avec extraits, commentaires, références… Mais, c’est tout autre chose !

Ce pavé de 320 pages est en fait un travail colossal : celui d’un jeune artiste virtuose et protéiforme inventant la vie et l’œuvre d’un auteur virtuel qui aurait pu être le roi de la BD singapourienne. Loin de se cantonner à une biographie imaginaire, Sonny Liew avait aussi en tête de commenter l’histoire de sa ville mythique, des années 1930 à aujourd’hui. L’ouvrage est clairement un livre d’histoire, d’autant plus utile que vue de France, la naissance de Singapour est pour le moins méconnue. Vue de Grande-Bretagne, c’est tout autre chose, les Britanniques ayant colonisé une grande partie de cette région d’Asie (avec Raffles, en 1819), libérant en 1959 ce petit territoire, lequel se libérera à son tour, mais plutôt contraint et forcé, de la Malaisie, le 9 août 1965.En réunissant photos, dessins d’enfants, BD de jeunesse, portraits, couvertures de magazines et bandes dessinées en tous genres, Sonny Liew construit et devrait-on dire reconstruit la vraie histoire de sa ville, telle qu’il la comprise et pas seulement apprise ! Sonny Liew, né en 1974, s’est en effet penché sur l’histoire officielle et a multiplié les recherches, préférant raconter la face cachée pour en faire remonter les secrets qu’il n’est toujours pas de bon ton d’évoquer à Singapour. Ainsi l’ouvrage, nous révèle Courrier international du 12 janvier dernier, n’est-il pas en odeur de sainteté sur place ! Le Conseil National des Arts local lui a supprimé une subvention promise, révèle le Courrier, sous prétexte que « cette réinvention de l’histoire de Singapour risque de saper l’autorité et la légitimité du gouvernement et des institutions publiques ».

La cité état, fière de sa réussite n’aime guère qu’on fouille dans ses échecs. Or, à l’évidence, ce qui passionne l’auteur, c’est l’histoire des luttes syndicales (l’affaire des bus !) et les contestations des années cinquante (manifestations lycéennes) durement réprimées, mais ce sont aussi les luttes coloniales, celle des Britanniques qui en ont pris le contrôle au début du XIXe siècle et qui avaient quelque 100 000 soldats stationnés là-bas en 1941, celle des Japonais qui s’y installent momentanément de 42 à 45. Liew n’élude pas les élections de 1955 qui marginalisent les Anglais ou les luttes politiques entre Malais et Singaporiens qui provoquent des émeutes raciales en 1964 et aboutissent à son indépendance en 1965. Pourtant l’état singapourien s’était imposé des bases intéressantes, souhaitant un état interethnique et se vantant d’avoir une population plutôt urbaine, tolérante au plan religieux et volontaire au plan économique. Le rôle de Lee Kuan Yew, patriarche fondateur du régime singapourien, est évidemment omniprésent aussi bien dans ses réussites que dans ses initiatives discutables, comme le programme des mères diplômées, qui consistait à pousser les hommes à se marier à des femmes diplômées !

Sonny Liew entend bien ne pas cacher les faiblesses de cette réussite affichée, non par mépris, mais au contraire par attachement viscéral à sa ville, presque nostalgique par rapport à ce passé qu’il n’a pourtant pas connu. Sonny Liew propose ainsi des dessins des vieux quartiers et de collines verdoyantes disparues, des métiers d’autrefois (les cinés ambulants, les vidangeurs…) ou des lieux emblématiques (bibliothèques, cinémas…) d’un autre temps. Du quartier traditionnel Kampong Glam (Little India) à la mercantile Orchard Road, la frénésie immobilière qui caractérise la ville est évidemment évoquée, mais à travers les incendies suspects qui ont détruit des quartiers populaires remplacés par des tours hypermodernes.

À toutes les occasions de cette Histoire complexe, Sonny Liew invente des récits qui en évoquent les faits de façon plus ou moins directe ou détournée et dans des styles graphiques d’époque, donnant l’illusion d’anciennes bandes dessinées, tantôt influencées par les comics américains (des superhéros à MAD), tantôt par le manga japonais (et l’image tutélaire de Tezuka). Pastichant à qui mieux-mieux le patrimoine international du récit en images, Liew — et c’est aussi la performance de cet ouvrage incomparable — raconte finalement l’histoire de la bande dessinée, pas seulement celle de Singapour, mais bel et bien celle des bandes dessinées qui l’ont nourri et formé. L’invention du superhéros Roachman, un vidangeur ayant contracté les pouvoirs d’un cancrelat, est à cet égard étonnante !

Au-delà donc de ce livre aux prouesses graphiques époustouflantes et au contenu historique d’une incontestable richesse, il faut enfin souligner le remarquable travail de maquette, car traduire cet ouvrage et le mettre en page n’a pas dû être une mince affaire !

 

Didier QUELLA-GUYOT  ([L@BD-> http://9990045v.esidoc.fr/] et sur Facebook).

http://bdzoom.com/author/didierqg/

« Charlie Chan Hock Chye : une vie dessinée » par Sonny Liew

Éditions Urban Graphic (22, 50 €) – ISBN : 978-2-3657-7975-3

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