« Infinity 8 T1 : Romance et Macchabées » par Dominique Bertail, Lewis Trondheim et Zep, « Infinity 8 T2 : Retour vers le führer » par Olivier Vatine et Lewis Trondheim

Qui a dit que le petit monde éditorial de la BD franco-belge manquait d’audace. Les éditions Rue de Sèvres lancent une grande saga de science-fiction en huit volumes, écrite et dessinée par la fine fleur des meilleurs bédéistes d’aujourd’hui. Ce space opera au style rétrofuturiste pulp assumé s’adresse à un vaste lectorat : des premiers âges de l’adolescence aux anciens lecteurs de revues de comics comme Strange ou Futura.

Se matérialise, en ce début 2017, un grand projet éditorial en gestation depuis quelques années. Sous la direction pour le scénario de Lewis Trondheim et pour le côté graphique d’Olivier Vatine, huit bandes dessinées seront publiées d’ici à avril 2018.

Lewis Trondheim s’est adjoint un coscénariste pour l’aider à bâtir le récit de chaque volume. Zep, Fabien Vehlmann, Kris, Davy Mourier et Emmanuel Guibert viendront ainsi lui prêter main-forte, alors qu’après avoir veillé à une charte graphique qui codifie l’aspect du vaisseau et des personnages, Olivier Vatine a laissé à ses talentueux camarades Dominique Bertail, Olivier Balez, Franck Biancarelli, Boulet, Lorenzo De Felici, Patrice Killofer ou Trystram le soin de dessiner chacun un album de la série.

Infinity 8 t1 page 9

Grand amateur de science-fiction quand il était jeune, Lewis Trondheim a construit cette série autour d’un argument anodin. Un gigantesque paquebot spatial – 880 000 passagers comprenant 357 races différentes – est bloqué par la découverte inopinée d’une nécropole cosmique grande comme tout le système solaire.

Mais son capitaine extra-terrestre dispose de la capacité d’explorer une trame temporelle pendant 8 heures.

Si le problème est résolu, le temps s’écoule normalement, s’il ne l’est pas, la trame temporelle est remise à zéro, il y a un « reboot », personne ne se souvient de rien, sauf le capitaine bien sûr.

Infinity 8 t1 page 16

Dans chaque album, un agent de sécurité est envoyé en mission hors du vaisseau spatial pour découvrir ce que cache cet amas d’artefacts hétéroclites inconnus, tous liés d’une manière ou d’une autre à la mort, et sauver ainsi Infinity 8 d’une collision fatale. Détail qui a son importance, ces agents sont tous des agentes, toutes plantureuses et dotées d’un fort caractère. Elles sauront surmonter de nombreux périls et enquêter avec talent pour résoudre in fine, l’énigme qui bloque le parcours d’Infinity 8.

On a pu découvrir l’automne dernier, sous forme de six fascicules souples imprimés au format pulp, les récits développés dans les deux premiers albums de la saga, publiés en ce début d’année. Le premier intitulé « Romance et Macchabées » est dessiné par Dominique Bertail sur un scénario de Zep et Lewis Trondheim. On y découvre la trame narrative qui sera répétée, avec des variations, dans les tomes suivants.

La belle et rebelle Yoko Keren fait régner l’ordre à bord du vaisseau Infinity 8. Grâce à sa maîtrise des arts martiaux, elle ramène ainsi rapidement à la raison trois brutes extra-terrestres qui voulaient dévaliser un bar. Son seul point faible est son obsession à trouver un géniteur parfait pour ses futurs enfants. Pour cela, elles scannent tous les mâles qui passent à sa portée pour découvrir celui qui possède le meilleur patrimoine génétique. Sa sortie dans l’espace pour savoir s’il y a une logique à cet amas d’objets mortifères est perturbée par les agissements d’une centaine de Kornaliens qui quittent le vaisseau peu après elle. Les membres de cette race extra-terrestre nécrophage sont particulièrement excités par la présence de milliards de cadavres dans la gigantesque nécropole spatiale. L’un d’eux, Sagoss, devient amoureux de la belle policière après avoir avalé le corps d’un vieux sage. Il la suit de si près qu’il en gêne sa mission.

Les informations ramenées par Yoko Keren étant insuffisantes pour savoir ce que cache l’amas stellaire qui bloque Infinity 8, c’est l’agent Stella Moonkicker qui est chargée de poursuivre l’enquête dans « Retour vers le führer », deuxième album de la série, écrit et dessiné par ses deux maîtres d’œuvre : Lewis Trondheim et Olivier Vatine.

Infinity 8 T 2 page 13

Au-delà d’un titre particulièrement jouissif, ce récit déjanté voit un groupe de gentils nazis — c’est possible dans ce lointain futur ! — redonner vie à la tête d’Adolf Hitler qui a été évacué de notre planète par un puissant V 4. Il ne faudra que sept heures au führer qui s’est approprié le corps d’un robot, pour dominer par un blitzkrieg foudroyant l’ensemble du vaisseau. La fin de la trame temporelle de 8 heures sauvera tous les habitants du vaisseau, mais à part la découverte du fait que les nazis ne sont pas derrière la création de ce champ d’artefacts morbides, l’enquête a peu avancé. De quoi attendre avec grande impatience le tome 3 d’Infinity 8 : « Reboot Mortel », scénarisé par Lewis Trondheim et Fabien Vehlmann pour les pinceaux d’Olivier Balez.

Quelle joie de s’adonner à la lecture des premiers volumes de cette série gentiment iconoclaste et délirante qui s’amuse jusqu’à les tordre avec les codes du genre science-fiction ! Si la trame narrative peut sembler mince, une bien belle et inventive équipe d’auteurs expérimentés a su la développer dans les différents épisodes de ce feuilleton rocambolesque. Et, derrière les sourires amusés, devant tel ou tel rebondissement inattendu ou en admirant la superbe et avantageuse plastique des héroïnes, se cachent souvent références cinéphiliques ou bédéphiliques ou des allusions à peine voilées à des phénomènes contemporains, la dénonciation des populismes d’aujourd’hui dans « Retour vers le führer » par exemple.

Que ce soit pour ses qualités graphiques évidentes ou par des scénarii innovants avec des dialogues vifs et ironiques, on reconnaît ici la patte de Trondheim, les deux premiers volumes de ce space opera à la française se placent bien au-dessus des standards des comics états-uniens du genre.

Infinity 8 T 2 cases page 64

Grâce à un humour omniprésent et une grande qualité graphique, la légèreté de cette œuvre est loin d’être insoutenable. Le procédé narratif initié par le principal scénariste, la rapproche même de bandes dessinées plus conceptuelles comme les ouvrages à contraintes de l’OuBaPo (Ouvroir de la bande dessinée potentielle), OuBaPo qui compte évidemment parmi ses membres, un Lewis Trondheim au talent protéiforme.

Le vaisseau Infinity 8
Yoko Keren

Laurent LESSOUS (l@bd)

« Infinity 8 T 1 : Romance et Macchabées » par Dominique Bertail, Lewis Trondheim et Zep

Éditions Rue de Sèvres (17,00 €) – ISBN : 978-2-36981-257-9

« Infinity 8 T 2 : Retour vers le führer » par Olivier Vatine et Lewis Trondheim

Éditions Rue de Sèvres (17,00 €) – ISBN : 978-2-36981-259-3

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