« Escobar : El Patrón » par Giuseppe Palombo et Guido Piccoli

À eux seuls, les méfaits de Pablo Escobar Gaviria auront dépassé dans la réalité les pires exactions accomplies dans la fiction par les machiavéliques Don Vito Cortizone, Choc, Zorglub et Olrik ! Entrée dans la légende noire de l’Histoire, la vie du plus puissant baron de la drogue de tous les temps n’est que superlatifs et sujets d’incrédulité. Installé à Bogota en 1990, le journaliste et scénariste italien Guido Piccoli avait pu suivre les dernières années du cartel de Medellin et les conflits qui ensanglantèrent la Colombie. Grâce au dessinateur Giuseppe Palombo (« Salomé », « Le Grand Diabolik »), il retrace dans ce one-shot de 136 pages les deux dernières années du « Patron », de son entrée en 1991 dans la prison dorée de La Catedral jusque à sa fin brutale, le 2 décembre 1993…

Le début de la fin pour Escobar (Planche 1 - Dargaud 2016)

Pablo Escobar et sa femme Victoria Henao en 1983 (Photo Reuters)

Affiches pour les deux séries TV adaptant la vie d'Escobar (Caracol 2012 et Netflix 2015)

Pour ceux qui ne connaîtraient pas encore l’incroyable parcours d’Escobar, outre la lecture de cet ouvrage, nous ne pourrons que conseiller vivement le visionnage du film « Paradise Lost » (Andréa Di Stefano, 2014) et – plus encore – les deux séries « Pablo Escobar, le patron du mal » (Carlos Moreno et Laura Mora, 2012) et « Narcos » (José Padilha, 2015), dans lesquelles le principal protagoniste est successivement incarné de manière impeccable par Andrès Parra et Wagner Moura. À l’instar de cette dernière, la vie du légendaire narcotrafiquant colombien prend dans « Escobar – El Patrón » les atours d’un récit-reportage happant, synthèse aussi effroyable que précise de celui qui commença par piller des tombes avant d’effectuer une ascension aussi mégalomane qu’irréversible. Ces pages de l’histoire du crime et du monde, saisies entre « industrialisation » de la production de cocaïne et prise de conscience occidentale, s’inscrivent dans une violence quotidienne, résultante du contrôle exercé par le biais du plus célèbre des slogans : « plata o plomo » (l’argent ou le plomb).

Avis de recherche

Né en décembre 1949, Pablo débute ses activités criminelles à vingt ans : vols, arnaques, trafics de cigarettes puis de drogue. A 26 ans, il est déjà riche de 3 millions de dollars. Bénéficiant du fort accroissement de la consommation de cocaïne aux USA, Escobar lance un réseau à grande échelle, utilisant des camions, des avions et même un sous-marin pour acheminer les tonnes de drogue requises : au milieu des années 1980, le cartel fait passer plus de 80 tonnes par mois, pour un bénéfice net de plus de 20 milliards de dollars annuel ! Immensément riche, Escobar achète et corrompt tout et tous : hommes de main, informateurs, fonctionnaires, juges, politiciens. À l’inverse, ceux qui lui résistent sont voués au tombeau : cinq candidats à la présidentielle seront assassinés (dont Luis Carlos Galán en 1989) tandis qu’un sixième (le nouveau président César Gaviria) échappe à l’attentat qui détruit le Vol 203 Avianca. À la tête d’une fortune personnelle estimée à 30 milliards, Pablo s’installera dans la somptueuse Hacienda Napoles, une propriété de 22 km² accueillant notamment un zoo riche de 2 000 espèces, une douzaine d’avions, divers terrains de tennis et une arène de corrida…

Entrée de l'Hacienda Napoles : le site est aujourd'hui transformé en parc touristique, où le visiteur peut encore contempler les vestiges des bâtiments et véhicules ayant appartenu à Escobar.

Le plan actuel des lieux

Contraint de fuir, Escobar peut toujours compter sur ses fidèles lieutenants pour maintenir la terreur (page 80 - Dargaud 2016)

Malin, Escobar jouera à fond la carte du Robin des Bois des temps modernes, en encourageant les plus jeunes à se tenir éloigner du fléau qui a pourtant fait sa fortune. Animé par une fibre sociale et par l’envie de se rendre populaire, il mettra en place divers programmes de distributions de matelas, de couvertures et de nourriture, avant de lancer la construction d’un quartier résidentiel composé de 450 maisons destinées à réduire la proportion de bidonvilles à Medellín. Une paille pour celui qui rêve de devenir en 1982 le nouveau dirigeant du pays, mais se retrouve rapidement confondu et désavoué par les autorités. Dès 1990, le gouvernement Bush accélère la chasse à l’homme : Escobar, qui commande une armée de 3000 tueurs (les sicarios, responsables de pas moins de 7 000 tués et disparus à Medellin !) devient l’ennemi public n°1. S’étant volontairement rendu en 1991 aux autorités colombiennes contre la promesse de ne pas être extradé aux USA, Escobar est enfermé dans La Catedral, une prison qu’il aura tôt fait de transformer en véritable club de luxe : terrain de football, jacuzzi, salle de jeux, poste radio émetteur-récepteur. Jusqu’à des prostitués qui seront conviées à divertir ses hommes. Sa femme, Maria-Victoria, le soutiendra sans faillir jusqu’au bout. Evadé en 1992 de manière retentissante pour échapper à la pression américaine, Escobar voit sa tête mise à prix pour 6 millions de dollars. Traqué conjointement par Los Pepes (un groupe de paramilitaires terroristes soutenus par le cartel concurrent de Cali), l’armée colombienne (le Bloc de Recherche, dirigé par le colonel Martinez), la CIA, la DEA, le FBI et la NSA, le parrain, de plus en plus isolé, est finalement repéré début décembre 1993 par moyens électroniques. Contrairement à son habitude, il avait longuement et imprudemment téléphoné à sa femme et à son fils Juan Pablo depuis un hôtel de Bogota. En tentant de s’enfuir en compagnie de son ultime garde du corps (Alvaro de Jesús Agudelo, alias El Limón), Pablo Escobar est abattu. La veille, il venait d’avoir 44 ans. Bill Clinton saluera ce succès tandis que, de son côté, le président colombien Cesar Gaviria confiera : « C’est la fin du pire cauchemar colombien ».

Vue de l'Hacienda Napoles : le site sera reconstruit à l'identique pour la série Narcos

La Catedral : une prison ou un club pour les narcotrafiquants ?

Dona Hermilda (la mère) et son fils tué : l’événement fait la une du journal El Tiempo (page 131 - Dargaud 2016)

De bout en bout, le mythe Escobar s’est installé : mi-incrédules et mi-exaltés, 25 000 Colombiens assisteront aux funérailles de celui qui préférait avoir une tombe en Colombie qu’une geôle aux Etats-Unis. Sa stèle demeure encore aujourd’hui l’une des plus visitées au monde. Un criminel aussi craint que le fameux Al Capone mais aussi adulé que Jim Morrison, Elvis Presley et Michael Jackson… Fernando Botero lui-même représentera la vie et la mort d’Escobar, devenu l’icône et le martyr de toute une partie de l’Amérique du Sud, farouchement hostile à la politique occidentale.

La Mort d'Escobar : tableau de Botero

En couverture du présent album, le « Patron » n’est plus à un paradoxe près. Voué au dieu dollar autant qu’à la madone, les pieds nus dans la drogue, il apparaît armé comme régnant sur un mur de billets verts (ne sachant plus quoi en faire, ses hommes eurent pour mission de les enterrer aux quatre coins du pays). Ce seigneur tour à tour bienfaiteur et criminel règne sur les quartiers pauvres de Medellin, devenue la capitale mondiale du crime à la fin des années 1980. Les morts violentes y représentaient alors 50 % des décès. Totalement expurgée et modifiée (après avoir éloigné la menace des guérilleros FARC, la ville est aujourd’hui une vitrine entrepreneuriale), Medellín restera cependant à jamais marquée par l’époque des cartels. Interviewé en 2009 par Paris Match, Juan Pablo Escobar concluait : « Je veux assumer la responsabilité de l’histoire familiale, aussi dure soit-elle, et avec le respect que je dois aux victimes. Parce que mon père m’a maculé de sang et que ces tâches sont indélébiles. J’essaie d’avancer, avec le plus de dignité possible, pour faire en sorte que l’histoire ne se répète pas. Je suis bien placé pour dire aux jeunes que le narcotrafic n’est pas un chemin pavé de roses. La glorification des gangsters qu’ils voient parfois au cinéma n’est que le produit de l’imagination de scénaristes, très loin de la réalité. Je sais comment l’histoire débute, je sais aussi comment elle finit. Mon père est mort. Tous ses « associé s» sont morts. Ils ont fait un tort irréparable à des milliers de familles. En leur demandant pardon, je ne prétends pas qu’ils renoncent à la justice, ni que nous devenions amis et sortions ensemble faire la fête. Mais je crois que le pardon permet de se libérer de son assassin, de soulager la douleur, d’évacuer la haine. Des familles aussi éprouvées que les Galan et les Lara, en acceptant ma demande de pardon – tout en reconnaissant que je ne suis pas responsable de la mort de leurs pères et maris – , ont eu un geste de grandeur pour la réconciliation de ce pays. ». C’est ce même message qui est de nouveau porté par Guido Piccoli et Giuseppe Palombo avec leurs propre album : tel un boomerang, la violence lancée vous reviendra inexorablement en plein visage…

Vue de Medellin

Philippe TOMBLAINE

« Escobar : El Patrón » par Giuseppe Palombo et Guido Piccoli
Éditions Dargaud (19,99 €) – ISBN : 78-2-205-07495-6

Galerie

Les commentaires sont fermés.