« The Authority : les années Stormwatch » T1 par Tom Raney et Warren Ellis

Ah, « The Authority », quel délire ! Débutée en 1999, cette création de Warren Ellis mit un sérieux coup de pied dans la fourmilière super-héroïque, avec cette super-équipe ne faisant plus dans la demi-mesure, capable de raser une métropole s’il le faut afin de faire régner l’ordre. À côté des actes radicaux de ces surhumains quelque peu déviants, les exploits des encapés notoires firent tout à coup pâle figure, leur tonitruance étant réduite à la mollesse d’un flan (dans un contexte comme celui de « Civil War », par exemple, The Authority aurait foutu une raclée au gouvernement et n’aurait rien accepté !). Mais cette série au succès considérable n’est néanmoins « qu’un » spin-of d’une autre série reprise par Ellis en 1996 : « Stormwatch », l’un des deux titres phares (avec « WildC.A.T.S. ») des débuts du label Wildstorm de Jim Lee. Le premier de deux volumes consacrés à la période de transition entre ces deux équipes (et ces deux séries) est récemment sorti, ce qui va ravir bon nombre de fans… Une parution attendue par beaucoup, on le comprend !

S’il est vrai que le ton rentre-dedans et outrancier, explicitement explicite de « The Authority » a fait sensation, il n’est néanmoins pas apparu soudainement au sein du premier numéro de cette série, trouvant ses racines dans la série antérieure qui lui a donné naissance, la fameuse « Stormwatch », surtout sous l’égide de Warren Ellis. Lorsque celui-ci débarque sur le titre, Stormwatch sort tout juste de l’arc « Fire on Heaven » où ils ont été obligés de tuer l’un d’entre eux, Flashpoint, devenu un dangereux traître. Fiasco. Profil bas. Ellis profite de ce contexte de défaite pour entraîner l’univers de « Stormwatch » vers un réalisme cru et dur, passant à la vitesse supérieure. Alors, certes, il n’était pas encore question de destruction de masse hollywoodienne générant des spectacles intenses, mais un autoritarisme certain, alors peu habituel, prit place au sein du récit, bousculant certains codes. Ce basculement s’opéra dans le même mouvement que le renouvellement de l’équipe, jugée trop molle et pas assez motivée par leur chef, le Weatherman. Ce dernier veut instaurer une véritable autorité de justice en ce monde via ses équipes surhumaines, et peu importe si pour ce faire il faut menacer le gouvernement américain. Et pas qu’un peu. Ouille. Changement de ton, donc.

Parmi les nouveaux membres de Stormwatch, Jenny Sparks est le personnage qui permet le plus à Ellis d’instaurer cet esprit d’insoumission et de liberté de langage, de mœurs, au sein de la série. Cette quasi-centenaire au physique de jeune femme boit comme un trou, fume comme un pompier et jure comme un charretier, refusant elle-même toute autorité : le ver n’est pas dans le fruit, ce serait plutôt une mise en perspective à double tranchant dans ce processus d’émancipation super-héroïque. D’une manière générale, entre les nouveaux arrivants et ceux qui ne supportent pas d’avoir été évincés, l’équilibre des choses devient plus précaire qu’auparavant, exponentiellement à l’émergence de cette nouvelle toute-puissance. On le voit, le potentiel de tout ceci est assez considérable, et Ellis arrive paradoxalement à déployer ce nouveau et rude contexte de manière assez rapide tout en faisant preuve de parcimonie. De petites mais ultra-puissantes touches, puis le développement de ce qui en découle sous une gouvernance ferme et relativement définitive. Les germes de « The Authority » sont bel et bien là, à l’image de Jenny Sparks, déjà présente, qui deviendra la tête de proue de la future équipe. Dès le départ, on sent que les choses sont en train de déraper, par rapport aux postulats de rigueur. On y dénonce la récupération nazie de Nietzsche, on y brocarde la country music, on y brutalise moralement le président des États-Unis, on y parle de violences policières contre la liberté de penser, de vouloir faire changer le monde (et tout ça, c’est rien que dans les trois premiers épisodes !). « On », c’est Ellis, bien sûr. Si ce procédé de l’autorité super-héroïque contre les gouvernements politiques trop laxistes pour assurer la paix et la justice sociale a émergé dans ces pages de « Stormwatch », on l’a retrouvé dans d’autres créations ultérieures du scénariste britannique, comme « The Authority », bien sûr, mais aussi et notamment « Black Summer » chez Avatar.

Mais « Stormwatch » peut aussi opérer un autre basculement, celui-là sur l’approche même de la bande dessinée ; car même s’il est vrai que la qualité d’une BD réside avant tout dans celle de l’histoire, du scénario, le charme premier, celui qui nous accroche, vient bien de l’appréciation du dessin, de son effet sur notre goût, notre ressenti. Eh bien « Stormwatch » fait partie de ces rares bandes dessinées qu’on peut adorer sans en aimer les dessins, ce qui est mon cas. Les dessins de Tom Raney sont typiques de cette époque « Jim Lee » surdessinée, à la fois réaliste et cartoonesque, qui peut agacer. Je pense que ce style symptomatique des nineties, tout en muscles et en rictus, risque malheureusement de mal vieillir dans le futur, car c’est presque déjà le cas. Et pourtant, quel plaisir que cette lecture ! Revigorante et culottée, la « Stormwatch » d’Ellis se lit comme du petit lait, excitant le lecteur par cette ouverture des champs possibles en matière de comics super-héroïques adultes. Un complément indispensable pour tous les fans de « The Authority », enfin édité en albums !

Cecil McKINLEY

« The Authority : les années Stormwatch » T1 par Tom Raney et Warren Ellis

Éditions Urban Comics (22,50€) – ISBN : 979-1-0268-1012-4

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