« Pic & Bulle : la montagne dans la BD » par Isabelle Lazier, Philippe Peter et Nicolas Rouvière

Que la bande dessinée puisse atteindre des sommets est désormais un faît(e) avéré ! Voici en tout cas le postulat du beau livre édité par Glénat, qui se consacre à dresser le panorama de la place de la montagne dans le 9ème art, de Töpffer à Cosey en passant par Taniguchi, Toppi, les aventures de Mickey ou celles de Blueberry. Au total, 150 pages et un large éventail iconographique (souvent enneigé) commentent et illustrent cette thématique tour à tour employée comme simple décor, faire-valoir de l’action ou héroïne à part entière. Notons que l’ouvrage accompagne et prolonge l’exposition « Pic et Bulle », actuellement installée au musée de l’Ancien évêché de Grenoble (du 19 novembre 2016 au 30 avril 2017).

A la recherche de Peter Pan (Cosey et Le Lombard, 1984)

Le Génie des alpages T10 : Monter, descendre, c'est pareil (F'murrr, 1989)

Isabelle Lazier (commissaire de nombreuses expositions, conservatrice et directrice du musée grenoblois), Philippe Peter (journaliste indépendant spécialisé dans la BD, membre de l’ACBD et cofondateur du site et du webzine Cases d’Histoire) et Nicolas Rouvière (maître de conférence, auteur notamment de trois ouvrages de références sur l’univers d’Astérix) expliquent sans difficultés le pari à priori surprenant de leur ouvrage : née en Suisse avec Rodolphe Töpffer, la bande dessinée surgit en pleine montagne et pose très rapidement un regard narquois sur « la mode qui conduit les classes privilégiées à prétendre à la conquête des sommets ». Issue d’une idée de l’éditeur Michel Jans (Mosquito), l’exposition (puis l’ouvrage) a conduit à un méticuleux repérage au sein de plus de 400 albums évoquant de près ou de loin l’ascension, l’altitude, l’alpinisme et plus largement l’exploit aventureux. Des titres mythiques (« Tintin au Tibet » par Hergé en 1960 ; « Le Génie des alpages » par F’murrr, édité dès 1976 par Dargaud) confrontent déjà grande aventure et dérision, tandis que la fantasy (« Thorgal T15 : Le Maître des montagnes » en 1989) met en scène des forteresses supposées inaccessibles, dignes finalement de la conquête des extrêmes exposée dans les histoires d’alpinisme (voir l’adaptation de « Premier de cordée » par Jean-François Vivier et Pierre-Emmanuel Dequest en 2015). Lieu de conflits poussant les âmes dans de sombres précipices (« La Mort blanche » de Robbie Morisson et Charlie Adlard, 1998) ou, à l’inverse, site propice à l’élévation et à la spiritualité (« Le Sommet des dieux » de Jirô Taniguchi, 2004), la montagne se fait autobiographique et introspective, quête initiatique magnifiée par une beauté visuelle et plastique qui n’empêche ni la crainte ni les superstitions.

Extrait de Thorgal T15 : Le Maître des montagnes (planche 1 - Le Lombard 1989)

Premier de cordée (Artège Editions - 2015)

De manière plus poussée, les auteurs s’appliquent à relever l’évolution de la transcription du sujet dans le médium BD, du XIXe siècle à nos jours : satirique récit de voyage imagé avec Töpffer, démocratisation d’un espace de loisirs à l’aube des années 1950 (tant Donald, les Pieds Nickelés, Fripounet et Marisette que Lili ou Guy Lefranc chaussent leurs skis ou sillonnent les sentiers de haute randonnée), mise en abyme (sic) de l’esprit de conquête prométhéen dans les années 2000 (« Bunker » de Christophe Bec ry Stéphane Betbeder entre 2006 et 2012) et éternelle quête de soi régénératrice, d’Hergé à Lepage en passant par les séries XIII (« Le Dossier Jason Fly », Van Hamme et Vance, 1990 ou Astérix (« Chez les Helvètes », par Goscinny et Uderzo en 1970). Comique ou fantastique, l’expression de la beauté sauvage du milieu ne pouvait en outre éviter les focus plus particulièrement consacrés aux albums de Derib et Cosey, auteurs suisses ayant tous les deux racontés leurs Alpes valaisannes.

Lefranc T3 : Le Mystère Borg (Jacques Martin ; Casterman - 1965)

Bunker T5 : Le Mal des montagnes (Dupuis - 2012)

Couverture pour Le Sommet des dieux T1 (Yumemakura Baku et Jirô Taniguchi - Kana 2004) et planche extraite du tome 3

« Champ d’expérimentation graphique », pour reprendre les termes de Philippe Peter, la montagne permet de tendre vers l’abstraction et de traduire la mort, l’instabilité, le vertige, la verticalité narrative (voir « Le Collectionneur T5 : Le Collier de Padmasumbawa » de Sergio Toppi en 2006), la relation intime, la parabole écologique (« Himalaya vaudou » de Fred Bernard et Jean-Marc Rochette en 2009). Point culminant : évoquer l’art d’un maître des sommets comme Taniguchi. Rien n’est décidément oublié dans cette belle ascension bédéphile qui ne submerge pas son lecteur sous une avalanche de titres. Parions en compagnie de « Pic & Bulle » que de telles redécouvertes produiront immanquablement un effet boule de neige…

Philippe TOMBLAINE

« Pic & Bulle : la montagne dans la BD » par Isabelle Lazier, Philippe Peter et Nicolas Rouvière
Éditions Glénat (35,00 €) – ISBN : 978-2-344-01802-6

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