« The Escapists » par Steve Rolston, Jason S. Alexander, Philip Bond et Brian K. Vaughan

Brian K. Vaughan aime les mises en abîme. Avec « The Escapists », on peut dire qu’il s’est fait plaisir, opérant une mise en abîme de mise en abîme à partir du fameux roman de Michael Chambon, « Les Extraordinaires Aventures de Kavalier & Clay », qui était déjà un regard sur l’industrie et la création de comics super-héroïques, s’inspirant principalement du parcours de Siegel et Shuster mais aussi de ceux d’Eisner, ou Simon et Kirby… En remettant en lumière l’un des super-héros du roman, The Escapist, Vaughan tisse un hommage contemporain à l’Âge d’Or et à l’amour des comics, toutes générations confondues…

« Les Extraordinaires Aventures de Kavalier & Clay » de Michael Chambon narre la manière dont deux cousins juifs créèrent des récits de super-héros à partir de la fin des années 1930, à New York. Ce roman est bien évidemment un hommage aux pionniers de l’Âge d’Or des super-héros américains, faisant écho aux grands noms que je viens de mentionner en introduction – entre autres. Certains scénaristes, à l’instar d’un Morrison, aiment rendre hommage aux comics, rendre au médium tout ce que celui-ci leur a offert comme émerveillements depuis l’enfance. Vaughan est de ceux-là ; il n’oublie pas, cela le nourrit toujours, et il se sent redevable des auteurs qu’il a lus et admirés sans pour autant verser dans l’idolâtrie ni la nostalgie. Comme Irving et Kushner dont je vous parlais la semaine dernière, Vaughan est pétri de l’amour pur et dur des comics, et le roman de Chambon lui donne une sacrée occasion de l’exprimer.

 

The Escapist (le maître de l’évasion) est un super-héros créé par Kavalier & Clay dans le roman de Chambon, et c’est donc autour de ce personnage que Vaughan va déployer sa trame. Maxwell Roth est un jeune homme qui découvre après le décès de son père que ce dernier vouait un véritable culte à The Escapist. Avec l’argent de son héritage, Maxwell va tenter de faire revivre ce super-héros de l’Âge d’Or que tout le monde ou presque a oublié. S’entourant d’une dessinatrice et d’un lettreur, il va monter sa petite structure éditoriale et publier ses fascicules marquant le retour de « The Escapist » après des décennies de silence. Mais la passion et le talent suffisent-ils pour mener l’aventure à bon terme, c’est-à-dire réussir à trouver son lectorat et survivre à l’ombre des majors ? That is the question, et Vaughan nous en livre une réponse ici, sans angélisme ni pathos. « The Escapists » (sous-titrée « Les Maîtres de l’évasion », petit clin d’œil empruntant à la fois à l’escapologie et à l’évasion suscitée par la lecture de comics) est plutôt une œuvre optimiste, malgré les sales coups de la vie qui la traversent.

Jouant selon différentes facettes, ce comic fait appel à plusieurs dessinateurs savamment répartis (presque en contre-emploi) selon les univers décrits ; d’une part la réalité des éditeurs, auteurs et artistes, et d’autre part leur création en elle-même, imprimée et publiée. L’histoire bascule régulièrement de l’une à l’autre, décrivant la réalité des protagonistes tout autant que nous faisant découvrir leur production à travers plusieurs suites de planches de leur « The Escapist ». Parfois, Vaughan floute les frontières entre le créateur et sa création, rappelant l’investissement personnel souvent fou que certains ont mis dans leurs enfants de papier. Pour décrire le monde réel, Steve Rolston et Philip Bond nous servent une esthétique oscillant entre le réalisme et le cartoon, ce qui pourrait sembler curieux car si nous sommes dans une tragi-comédie, le drame est néanmoins sous-jacent et le contexte se veut très réaliste ; les aventures de The Escapist réalisées par la dessinatrice, quant à elles, sont beaucoup plus sombres et réalistes, alors qu’elles auraient pu tendre naturellement vers le punchy décomplexé. Un petit retournement de situation visuel qui participe à l’esprit plus passionné que polémique de l’auteur, engendrant une fascination non moins puissante, car les dessins de Jason S. Alexander pour ce « The Escapist » dans « The Escapists » sont – comme d’habitude – carrément sublimes. On ne parle pas assez d’Alexander. On ne dit pas assez combien il est l’un des meilleurs artistes de comics contemporains. Oscillant entre un Jae Lee et un Sean Phillips, il nous offre des visions aussi noires que ciselées, pleines de grâce et d’effroi, entre finesse du trait ultime et masse charbonneuse. Somptueux. Les planches qu’il nous offre ici sont des merveilles de délicatesse et de mystère subtilement entremêlés. Et côté couleurs, ça assure grave, avec Stewart ou Hollingsworth dans le collimateur…

Une séquence au graphisme plus bourru et dynamique, typique de certains comics d’aventures étranges, nous donne aussi à voir à quoi pouvait ressembler le « The Escapist » de l’Âge d’Or. L’ensemble nous fait voyager dans l’esprit des comics sans trop en faire, sans trop appuyer, évitant quelques grosses ficelles ou clins d’œil trop récurrents pour ne retenir que le plaisir d’une histoire pleine de… comics ! On sent beaucoup de bienveillance, derrière cette création, et ça fait du bien, tout simplement. Tout amoureux des comics y trouvera quelque écho, çà et là, faisant vibrer en lui tel ou tel élément de son histoire d’amour personnelle avec ce genre qui a émerveillé et continue d’éblouir tant de lecteurs !

Cecil McKINLEY

« The Escapists » par Steve Rolston, Jason S. Alexander, Philip Bond et Brian K. Vaughan

Éditions Urban Comics (22,90€) – ISBN : 978-2-3657-7862-6

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