« Androïdes T2 : Heureux qui comme Ulysse » par GeyseR et Olivier Peru

Série conceptuelle initiée chez Soleil depuis juin 2016 avec « Résurrection » (par Jean-Luc Istin et Jesús Hervás Millán) et poursuivie fin août avec l’actuel, « Heureux qui comme Ulysse », « Androïdes » proposera au final quatre one-shots indépendants (une parution tous les trois mois), méticuleusement réalisés par autant de duos d’auteurs. Après avoir évoqué le thème de l’immortalité sur fond de polar en 2545 dans le premier opus, ce deuxième tome nous emmène suivre au XXVe siècle les tribulations d’un nouveau-né prénommé Ulysse. Unique humain ayant survécu parmi les 3 600 passagers de l’ISS OXYGEN, le premier vaisseau d’exploration spatiale, il va bénéficier des enseignements d’AC7+, un androïde de compagnie désormais chargé de le protéger et de le ramener sur Terre…

La science-fiction a un visage... (Androïdes tome 2 - planche 1 - Soleil 2016)

Sans négliger les lois du genre SF (robots, planètes inconnues et guerres des mondes futuristes), la série propose par conséquent et avec une grande intelligence (non artificielle !) de mettre en avant la figure de l’androïde, rendue mythique par Isaac Asimov (les trois lois de la robotique précisées dans « I, Robot » en 1950), Philip K. Dick (« Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? » en 1968, roman qui donnera lieu au « Blade Runner » de Ridley Scott en 1982) et bien sûr le cinéma (« Metropolis » en 1927, « Mondwest » en 1973, « L’Homme bicentenaire » en 1999, « A.I. » en 2001, etc.). L’androïde ayant conservé longtemps un statut assez flou, la science-fiction lui préférera le robot (ou le mecha), l’extraterrestre d’apparence humaine ou le cyborg (un être humain ayant subi des greffes mécaniques, tel « Robocop » en 1987). De fait, la thématique de l’androïde, pourtant issue des machines d’apparence humaine (automates créés du XVIe au XVIIIe siècle) s’est heurtée jusqu’au XXe siècle à la sacralisation de la forme humaine, elle-même ignorante des notions contemporaines d’anthropomorphisme. Depuis une dizaine d’années, l’androïde a gagné un tout autre statut, en rejoignant les sphères ouvrière, domestique et ludique : il chante, joue et parle aux spectateurs des parcs d’attraction (Disney) et des salons vidéo-ludiques. Il peut assurer des fonctions d’accueil ou aider à domicile, et remplacer – à l’avenir – le travailleur humain dans les tâches les plus complexes ou les plus dangereuses (depuis 2011, Robonaut 2 aide ainsi aux travaux effectués à l’extérieur de la Station Spatiale Internationale). Il est de fait assez probable que les romans, films (« Terminator » en 1984 ; « Appleseed » en 2004), jeux vidéo (« Megaman » en 1987), dessins animés, mangas (« Ghost in the shell » par Masamune Shirow en 1989) et bandes dessinées auront beaucoup fait pour démocratiser la place de l’androïde auprès de l’humain… Ce sans parler du choix du nom d’un célèbre système d’exploitation pour mobile (Android, développé par Google depuis 2007). Le thème, de plus en plus dans l’air du temps, marque également les amateurs de séries TV : les 13 épisodes de « Almost Human » (diffusés début 2015 sur TF1) auront ainsi alimenté de nombreux débats, et nul doute que la parution prochaine (le 2 octobre) de « Westworld », déclinaison en 10 épisodes du « Mondwest » de Michael Crichton par J.J. Abrams et Jonathan Nolan (le frère du réalisateur Christopher Nolan), ne soit déjà considérée comme l’événement majeur de la rentrée du côté du petit écran.

Wiil Smith dans "I, Robot", film d'Alex Proyas (2004) librement inspiré des romans "Les Cavernes d'acier" (1954) et "Les Robots" (1950 ; traduit en France en 1967) ainsi que de la nouvelle "Le Robot qui rêvait" (1986) d'Isaac Asimov.

Couverture pour Androïdes t.1 (Soleil 2016)

Androïdes t.2 : planches 2 et 3 (Soleil 2016)

Avec l’intitulé « Heureux qui comme Ulysse », le prolifique scénariste Olivier Peru (citons ses séries « Zombies » – avec Sophian Cholet depuis 2010 – et « Mjöllnir », avec Pierre-Denis Goux depuis 2013) fait un savoureux clin d’œil au fameux sonnet de Joachim du Bellay (dans « Les Regrets », 1558). Exprimant à la fois l’exil compliqué, la nostalgie du pays et la portée humaniste de la découverte artistique et de la réflexion philosophique, le poète s’était nourrit de références antiques. Tour à tour homme et dieu, explorateur et patriarche, machine venue d’ailleurs et pur inconnu, mémoire éternelle et espoir de renouveau, Ulysse et AC7+ offrent un fascinant double visage à la posture commune du héros. En ce sens, on sera souvent touché par la justesse des situations et des dialogues, bien éloignés des affrontements manichéens (ou, à l’inverse, des enjeux trop complexes à saisir) souvent présentés sur des registres similaires. Ramené sur Terre 900 ans après son départ, AC7+ y découvre un monde ravagé par une mystérieuse épidémie qui a ramené l’humanité à l’âge de pierre et rendu les mégapoles à la nature : si le canevas est connu (voir aussi les parallèles offerts par « La Planète des singes »), l’album se fait fort de rechercher des modes de réflexion alternatifs et immersifs. En ce sens, le lecteur devrait autant s’attacher à cet androïde – plus humain que quiconque – qu’au petit robot « Wall-E » dans le film éponyme de 2008 ! Précisions que cet album interpelle sur de multiples thèmes (survie, apprentissage, technologie, tolérance, ironie, mort, destinée) sans jamais se perdre en cours de route. Les belles planches de GeyseR et les couleurs lumineuses Sébastien Lamirand, sous influences mangas et comics, concourent à cette limpide synergie. Vivement l’album suivant, prévu pour le 26 octobre prochain…

Tome 3 (à paraître)

En guise de supplément à cet article, Jean-Luc Istin nous a expliqué la genèse de maquette de couverture :

« J’ai commencé par l’idée d’un visuel dédoublé, en me servant de tout ce que je trouve (le robot en bas, c’est de quelqu’un mais j’ignore qui !). Là, pour le coup, j’ai repris directement un extrait de l’album : au départ, je voulais une scène en haut et un visuel de robot en bas. »

Première idée par Jean-Luc Istin

« Par la suite, j’ai amélioré le visuel… alors que ça ne sert à rien puisque je ne dessinerai pas la couverture : là, je place le titre en haut et j’enlève le robot situé en bas. Mine de rien, on s’approche de la couverture finalisée. »

« Je montre ma création aux auteurs. Ils approuvent. Je demande à Jesús Hervás de réaliser le crayonné du visuel qui comprendra également la quatrième de couverture. Un seul dessinateur tout simplement pour avoir une unité de style pour les tomes 1 à 4. »

« Olivier Héban, qui m’est parfaitement indispensable dans maints ouvrages, peint une couleur directe (sur le coup, il a fait une erreur au niveau du tee-shirt !) »

« Et puis, GAelle [Gaëlle Merlini, maquettiste des éditions Soleil] commence à chercher des idées de maquette et ça donne ceci au début : »

« Le hic arrive lorsque Olivier Peru avoue détester la première version de la maquette en noir. Il trouve ça old school. On décide alors de miser sur du blanc. Les recherches qui vont suivre et le choix définitif se feront sur le visuel du tome 1. GAelle effectuera une synthèse de deux propositions montrées et adoptées sur Facebook. »

Maquette finalisée

Philippe TOMBLAINE

« Androïdes T2 : Heureux qui comme Ulysse » par GeyseR et Olivier Peru
Éditions Soleil (14, 95 €) – ISBN : 978-2302043480

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